La souris qui attendait sous l'oreiller
Sous l'oreiller de Rosine, ce soir-là, il y avait une dent.
Toute petite. Toute blanche. Avec un bord un peu ondulé, comme un coquillage.
Et sous l'oreiller, il y avait aussi Griotte.
Griotte était une souris grise, avec une besace en feutre rouge où roulait une pièce ronde. C'était sa première dent, et ses pattes tremblaient.
Le problème, c'est que Rosine ne dormait pas.
Elle était couchée sur le côté, les yeux ouverts dans le noir, la langue dans le petit trou tout neuf. Un trou tiède. Un trou bizarre.
— Je sais que tu es là, dit Rosine, très bas.
— Je sais que tu ne dors pas, répondit Griotte, plus bas encore.
— Tu peux sortir, dit Rosine. Je ne regarde pas.
— Non. Restons comme ça. C'est plus facile.
— Ça fait drôle, dit Rosine. Cet après-midi, elle est tombée dans ma main. Elle bougeait depuis des jours, et puis plus rien.
Rosine chercha ses mots. À cinq ans et demi, les mots sont plus lents que le cœur.
— C'était à moi, dit-elle enfin. Depuis toujours. Et maintenant c'est un caillou.
— Ce n'est pas un caillou, dit Griotte.
— Ah bon ?
— Non. Écoute. Chez nous, la nuit, les couloirs sont noirs. Alors, le long du chemin qui rentre à la maison, on pose des petits cailloux blancs, pour voir où poser la patte. C'est avec les dents qu'on les fait.
— Avec les dents des enfants ?
— Avec les dents des enfants. Ta dent, demain, sera dans une allée. Une souris qui rentre tard saura qu'elle est presque arrivée.
— Alors elle sert à quelque chose, dit Rosine.
— Elle sert à rentrer, dit Griotte.
— Toi aussi tu as peur, dit soudain Rosine.
Griotte ouvrit la bouche pour dire non. Puis elle la referma.
— C'est ma première, avoua-t-elle. Je tremble des pattes.
— On est deux, alors, dit Rosine.
— On est deux.
Ça les fit rire, un rire de chuchotements qui secoue les épaules.
Puis Rosine glissa sa main sous l'oreiller. Pas pour attraper. Juste pour pousser la dent d'un centimètre.
Et Griotte poussa la pièce d'un centimètre, vers Rosine.
Deux petits objets qui se croisent dans le noir. C'était fait.
— Bonne nuit, murmura Griotte. Merci.
— Bonne nuit, murmura Rosine. Fais attention en descendant.
Rosine entendit un froissement, un petit toc, puis plus rien.
Sa main était fermée sur la pièce tiède.
Sa langue retrouva le petit trou tout neuf. Il ressemblait à une place vide qu'on garde pour quelqu'un.
Rosine ferma les yeux.
Dans le radiateur, l'eau chaude fit trrr, comme un chat.
Bonne nuit, Rosine. Bonne nuit, la petite dent, sur ton chemin.
Fin