La châtaigne qui ne voulait pas tomber
Il faisait presque nuit sur le coteau, et le vieux châtaignier commençait à se vider.
Toute la journée, ses châtaignes étaient tombées, une par une, avec un petit bruit mat : pouf, dans la mousse. Pouf. Pouf. Les bogues s'ouvraient toutes seules, comme des mains qui se détendent.
Toutes, sauf une.
Tout en haut, sur la dernière branche, Brunette tenait bon. Elle serrait sa bogue de toutes ses forces.
— Je reste ici, disait-elle. Ici, c'est très bien.
En dessous d'elle, il y avait beaucoup d'air. Brunette ne regardait surtout pas.
Le vent arriva, comme chaque soir. Il s'appelait Zéphirin, et il faisait le tour du coteau avant d'aller dormir.
— Tiens, dit-il. Il en reste une.
— Je ne tombe pas, dit Brunette. Je n'ai pas envie.
— Tu n'as pas envie, ou tu as peur ?
Brunette réfléchit. Sa bogue tremblait un peu.
— J'ai peur, dit-elle enfin.
— Ah, dit Zéphirin. Avec la peur, on peut faire quelque chose. Avec « je n'ai pas envie », on ne peut rien faire.
Il ne rit pas. Les vents polis ne font jamais ça.
— C'est très haut, dit Brunette. Et je ne sais pas voler.
— Personne ne demande à une châtaigne de voler, dit Zéphirin. On te demande juste de lâcher.
— Je peux essayer de lâcher juste un doigt ? demanda-t-elle.
— Bien sûr, dit Zéphirin. On commence toujours par un doigt.
Brunette desserra un peu sa bogue. La branche bougea. Son cœur de châtaigne fit trois tours.
— Ça va, dit-elle, étonnée. Je tiens encore.
Puis le deuxième doigt, et le troisième, pendant que la lune montait derrière le coteau, couleur de beurre.
— Je crois que je suis fatiguée de serrer, dit-elle.
— C'est le signe, dit Zéphirin. Quand serrer devient plus dur que lâcher, c'est le moment. Je souffle ?
— Souffle doucement.
Zéphirin souffla comme on souffle sur une cuillère de soupe.
La bogue s'ouvrit.
Brunette tomba.
Ce ne fut pas long, et ce ne fut pas terrible. Elle vit passer les feuilles, une, deux, trois.
Puis — pouf.
La mousse la reçut sans un bruit dur. Elle s'enfonça comme dans un oreiller, tiède du soleil de la journée.
— Alors ? souffla Zéphirin, tout là-haut.
— Alors c'était doux, dit Brunette.
Autour d'elle, ses cent sœurs dormaient dans la mousse. L'une se poussa pour lui faire de la place.
Zéphirin borda les feuilles et s'en alla dormir dans le creux du vallon.
Brunette ferma les yeux. Sous elle, la mousse était épaisse. Au-dessus, les branches faisaient un toit.
Elle n'avait plus rien à tenir. C'était très, très bon.
Bonne nuit, petite châtaigne. Dors bien dans la mousse.
Fin