Le hibou qui ne savait pas chuchoter
La nuit venait de se poser sur la forêt, et tout le monde s'installait pour dormir.
Dans le grand hêtre creux, un jeune hibou ouvrit un œil, puis l'autre. Il s'appelait Nestor. Il avait des plumes encore un peu ébouriffées et deux pattes toutes neuves.
Nestor était très content. Il gonfla sa poitrine, leva le bec vers la lune, et il chanta.
— HOU ! HOU ! HOUUU !
Les feuilles tremblèrent. Une pomme de pin tomba. Au loin, un poisson sauta dans la mare, juste de surprise.
Dans le noisetier, une tête rousse sortit d'un trou.
— Nestor, dit Framboise l'écureuil en se frottant les yeux. Tu chantes très bien. Mais tu chantes très fort.
— Ah bon ? Pourtant, moi, je m'entends à peine.
— C'est parce que tu es à l'intérieur de ta voix, dit Framboise. Moi, j'avais presque fini de m'endormir : il ne restait qu'un petit bout de sommeil.
Nestor baissa la tête. Ses plumes se couchèrent le long de son ventre.
— Je ne voulais pas vous réveiller. Je ne sais pas chuchoter.
— Alors on va apprendre, dit Framboise. Ça s'apprend, comme grimper.
Une branche craqua. Un vieux hibou gris se posa sans plus de bruit qu'un châle qui tombe : Théophile, le plus ancien de la forêt.
— Premier essai, dit-il. Chante ta chanson, mais imagine la lune juste devant ton bec : il ne faut pas l'éteindre.
— Hou… hou… hou…
Le bruit était rond, à présent. Il ne bousculait plus rien. Il se posait.
— Voilà, souffla Framboise. Là, ça me donne envie de dormir.
Elle se roula en boule dans son trou, la queue sur le nez.
— Encore, murmura-t-elle.
— Houuu…
— Encore, dit-elle, la voix déjà molle.
— Houuu…
— Dernier essai, dit Théophile. Le plus difficile : chanter sans bruit du tout. Ouvre le bec, pense à ta chanson, et laisse-la dedans.
Nestor ouvrit le bec. Il pensa très fort à son hou. Rien ne sortit. Absolument rien.
Et c'était très joli.
— C'est ça, dit Théophile. Ce silence-là, c'est ta chanson pour la nuit. Elle est juste rangée à l'intérieur.
Nestor sourit. Il avait deux chansons : une pour saluer la lune, une pour laisser dormir la forêt.
Il rentra dans le hêtre creux, tourna trois fois sur lui-même, et cala sa tête contre le bois tiède.
Théophile s'installa sur la branche du dessus, comme une grosse pomme grise.
Nestor ouvrit le bec une dernière fois, très doucement, juste pour lui.
Hou…
Puis plus rien. Que la forêt qui respire, et deux hiboux qui dorment.
Fin