La sorcière qui perdait ses chaussettes
— Mistigri, as-tu vu ma chaussette rayée ?
Dans sa petite maison au toit pointu, la sorcière Rosalie soulevait les coussins, ouvrait les tiroirs, regardait même au fond du chaudron. Rien. Pas la moindre chaussette.
Mistigri, son chat noir, ouvrit un œil, bâilla longuement, et se rendormit aussitôt. Les histoires de chaussettes, très peu pour lui.
Rosalie compta sur ses doigts.
— Lundi, j'ai perdu la jaune à pois. Mardi, la verte toute douce. Et ce soir, la rayée ! Mes pieds vont geler tout l'hiver !
Il faut dire que Rosalie était une sorcière très gentille, mais très étourdie. Elle oubliait son chapeau sur les nuages, sa baguette dans la confiture. Une fois, elle avait cherché ses lunettes pendant une heure entière. Elles étaient posées sur son nez.
Mais trois chaussettes en une semaine, tout de même, cela faisait beaucoup.
— Cette fois, décida-t-elle, je mène l'enquête !
Elle enfila ses pantoufles, alluma sa lanterne, et inspecta la maison à pas de loup. Près de l'armoire, elle trouva un premier indice : un petit bout de laine jaune.
— Oh oh, murmura-t-elle.
Un peu plus loin, au pied de l'escalier, un bout de laine verte. Puis un bout de laine rayée, juste devant un tout petit trou dans le mur, caché derrière le fauteuil.
Rosalie se pencha. Elle approcha sa lanterne. Et là, dans le creux du mur, elle découvrit… trois nids ronds et moelleux. Un nid jaune à pois. Un nid vert tout doux. Un nid rayé. Et dans chaque nid dormait une famille de souris, les pattes croisées sur le ventre, les moustaches tremblotant de bonheur.
Une petite souris grise se réveilla et rougit jusqu'au bout des oreilles.
— Pardon, madame la sorcière, chuchota-t-elle. Je m'appelle Grignotine. Vos chaussettes étaient si douces… Mes petits avaient froid la nuit. Alors j'ai emprunté. Un tout petit peu.
Rosalie fronça les sourcils. Elle voulut prendre sa grosse voix de sorcière. Mais devant ces bébés souris roulés en boule dans la laine, sa grosse voix fondit comme un bonbon au soleil.
— Emprunté, un tout petit peu, répéta-t-elle. Trois chaussettes !
— C'est que vous les tricotez si bien, dit Grignotine.
Et ça, forcément, ça fit très plaisir à Rosalie.
Elle réfléchit un moment. Elle aurait pu reprendre ses chaussettes d'un coup de baguette. Mais réveiller des bébés bien au chaud, quelle drôle d'idée.
— Gardez-les, décida-t-elle. À une condition : la prochaine fois, on demande !
— Promis, juré, souffla Grignotine.
Alors Rosalie remonta chercher sa baguette. Elle la trouva dans le pot à miel, évidemment. Elle prononça sa formule préférée :
— Tricoti, tricota, de la laine pour mes doigts de pieds !
Un éclair rose traversa la cuisine… et la cuillère en bois se changea en tulipe.
— Zut, dit Rosalie.
Elle recommença, plus doucement, en articulant bien. Cette fois, une paire de chaussettes toutes neuves apparut : violettes, semées d'étoiles, épaisses comme des petits nuages.
— Et voilà le travail, dit-elle, très fière.
Puis elle eut une idée de gentille sorcière. Du bout de sa baguette, elle tricota un minuscule bonnet, grand comme un dé à coudre. Elle le déposa devant le trou du mur, pour le plus petit des bébés souris.
Dehors, la nuit était tombée pour de bon. La lune posait sa lumière blanche sur le toit pointu, et le vent chuchotait dans la cheminée.
Rosalie enfila ses chaussettes étoilées. Elle se glissa sous son gros édredon. Mistigri vint se rouler contre ses pieds, en ronronnant tout bas.
Dans le mur, les souris dormaient déjà, blotties dans leurs nids de laine.
La maison devint toute silencieuse. On entendait juste le ronron du chat. Et le vent, dehors, qui berçait les arbres.
Rosalie bâilla un grand coup.
— Bonne nuit, les souris, chuchota-t-elle. Bonne nuit, Mistigri.
Elle ferma les yeux. Ses pieds étaient chauds. Son cœur aussi.
Et si un soir, toi aussi, tu perds une chaussette, ne t'inquiète pas. Quelque part, tout près, quelqu'un de très petit dort peut-être dedans, blotti bien au chaud. Exactement comme toi, ce soir, sous ta couverture. Ferme les yeux, et dors.
Fin