Le petit renard et la première neige
Ce soir-là, en sortant le museau du terrier, Pirouette le petit renard renifla un air tout neuf.
Ça ne sentait pas la pluie. Ça ne sentait pas les champignons. Ça sentait le froid propre, quelque chose qu'il ne connaissait pas du tout.
— Maman, ça sent bizarre dehors, dit-il.
Maman renarde sortit à son tour. Elle huma le ciel du crépuscule, un ciel rose et gris, doux comme un ventre de colombe. Ses moustaches frémirent. Elle sourit.
— Lève la tête, mon Pirouette.
Pirouette leva la tête. Et il vit tomber des petites choses blanches. Des dizaines, des centaines de petites choses blanches, qui descendaient sans se presser, en tournant sur elles-mêmes comme des danseuses fatiguées.
— Des plumes ! s'écria Pirouette. Le ciel perd ses plumes !
— Non, mon petit. C'est la neige. Ta première neige.
Un flocon se posa pile sur le bout de son museau. Pirouette loucha pour le regarder.
— Oh ! Ça pique !
— Ça pique un peu, dit maman. C'est le froid qui dit bonjour.
Le flocon fondit aussitôt, et il ne resta qu'une petite goutte fraîche. Pirouette la lécha. Alors il tira la langue vers le ciel, et attendit. Un flocon vint s'y poser. Ça ne croquait pas. Ça fondait tout de suite, comme un minuscule bonbon d'eau froide.
— Ça a le goût de quoi, la neige ? demanda maman, amusée.
— Ça a le goût… de nuage, décida Pirouette.
Pendant qu'ils parlaient, la forêt changeait de couleur. Les fougères devenaient blanches. Les souches enfilaient des bonnets. Le sentier disparaissait sous un grand drap propre.
Pirouette fit un pas. Ses pattes s'enfoncèrent, flouf, flouf. Derrière lui, ses empreintes dessinaient quatre petites fleurs. Il fit un bond, puis deux, puis une galipette entière. Il se releva, tout poudré de blanc, avec de la neige plein les sourcils.
Maman rit doucement. Puis elle chuchota :
— Écoute, maintenant.
Pirouette dressa ses oreilles. Et il entendit… rien. Rien du tout. Pas un oiseau, pas une branche qui craque, pas un froissement. Juste un grand silence doux, comme si la forêt entière retenait son souffle.
— Pourquoi on n'entend plus rien ? souffla-t-il.
— C'est la neige, dit maman. Elle avale tous les bruits. Quand elle tombe, la forêt parle tout bas.
Pirouette regarda les flocons descendre dans la lumière du soir. Il frissonna un petit coup, du bout du nez jusqu'au bout de la queue.
— Maman, pourquoi elle vient, la neige ?
Maman renarde s'assit dans la poudre blanche et enroula sa queue autour de son petit.
— La neige, c'est la couverture de l'hiver. Chaque année, elle vient border la forêt pour la grande nuit froide. Elle borde les arbres jusqu'aux épaules. Elle borde les buissons, les pierres, les sentiers. Et sous la neige, tout le monde a chaud.
— Même les mulots ?
— Surtout les mulots. Ils dorment dessous, dans leurs petits couloirs, comme sous un gros édredon blanc.
Pirouette bâilla. Le froid commençait à pincer un peu ses coussinets.
— Et nous, maman ? Qui c'est qui nous borde ?
— Nous, dit maman, on a le terrier. Et on a moi.
Elle prit Pirouette délicatement, et le porta jusqu'à l'entrée du terrier. Dehors, la neige continuait de tomber, sans bruit, sans se presser. Elle bordait la forêt, arbre après arbre, pour toute la nuit.
Dedans, il faisait bon. Ça sentait la terre douce et le poil chaud. Pirouette se roula en boule dans le creux du nid. Maman s'allongea tout contre lui, et posa sa grande queue rousse sur son dos, comme une écharpe.
— Elle sera encore là demain, la neige ? murmura Pirouette.
— Elle sera là. Toute blanche, toute neuve. Tu pourras faire mille traces de pattes.
Pirouette sourit, les yeux déjà fermés. Ses pattes remuèrent une dernière fois, flouf, flouf, comme s'il bondissait encore dans la poudre blanche de ses rêves.
Dehors, les flocons dansaient dans le noir bleu. La forêt dormait sous sa couverture.
Et toi aussi, on te borde, tout comme la neige borde les arbres. Remonte ta couverture jusqu'aux épaules. Écoute le grand silence doux. Et laisse tomber le sommeil sur toi, flocon après flocon.
Fin