Le passeur de brume

Âge : 9 ans et plus
Temps de lecture : ~ 7 minutes
Publié le :

Il y a, en bas du village, un endroit où la rivière ralentit.

Le courant y perd ses plis. L'eau devient une plaque sombre, à peine froissée, et le soir, quand la chaleur du jour remonte de la terre, une brume s'installe à sa surface comme un drap qu'on déplie sur un lit.

C'est là que Maylis descendit, un soir de septembre, parce qu'elle n'arrivait pas à dormir.

Cela lui arrivait depuis la fin de l'été. Elle se couchait, elle fermait les yeux, et sa tête se mettait à travailler comme un moulin qu'on aurait oublié d'arrêter. Elle repassait le jour, elle préparait le lendemain, elle comptait des choses qui n'avaient pas besoin d'être comptées. À onze heures, elle entendait la maison craquer. À minuit, elle connaissait par cœur le dessin des rideaux.

Ce soir-là, elle avait pris son gilet de laine et elle était sortie par la porte de la cuisine, celle qui ne grince pas.

Le batelier

La barque était là, contre le ponton de pierre, et il y avait quelqu'un dedans.

Un vieil homme, assis à l'arrière, les deux mains posées sur les genoux. Il portait une veste de toile râpée aux coudes et un chapeau de feutre sans forme. À côté de lui, une lanterne à bougie éclairait tout juste le bois du plat-bord.

Il ne parut pas surpris de la voir. Il fit seulement un petit mouvement du menton vers l'avant de la barque, à l'endroit où le banc était libre.

Maylis resta sur le ponton.

— Vous attendez quelqu'un ?

— J'attends ceux qui ne dorment pas, dit l'homme. Ça fait du monde, mais jamais tous à la fois.

Sa voix était basse, un peu sableuse, du genre de voix qui n'a pas besoin de forcer parce qu'elle ne dit rien d'inutile.

— Comment vous appelez-vous ?

Isidore. Je passe.

— Vous passez quoi ?

— La nuit. D'une rive à l'autre.

Maylis regarda l'autre bord. On ne le voyait pas. La brume s'arrêtait à quelques mètres, et derrière il n'y avait rien qu'un gris tendre, sans début ni fin.

Elle descendit dans la barque. Le bois bougea sous son poids, puis se calma. Elle s'assit face à Isidore, les mains entre les genoux, et elle attendit qu'il dise quelque chose.

Il ne dit rien. Il défit la corde, poussa le ponton du plat de la rame, et la barque glissa.

La traversée

Le silence, sur l'eau, n'est pas un silence. Maylis s'en rendit compte au bout de quelques instants.

Il y avait le clapotis sous la coque, un tout petit bruit de langue. Il y avait le grincement régulier des rames dans leurs anneaux de cuir, un couic tous les trois temps. Il y avait, très loin, un rossignol de septembre qui essayait encore deux ou trois notes avant de renoncer pour l'année.

Et il y avait la respiration d'Isidore, calée sur son geste : une inspiration quand les rames revenaient, une expiration quand elles tiraient.

Maylis se surprit à respirer pareil.

Elle voulut parler, au début. Elle avait beaucoup de questions, et les questions, chez elle, arrivaient toujours en troupeau. Mais chaque fois qu'elle ouvrait la bouche, elle trouvait que sa question ferait plus de bruit que le rossignol, et elle la remettait dans sa poche.

La brume, autour d'eux, était tiède. Elle sentait la vase, le saule mouillé, et un peu la pomme, à cause du verger sur le coteau.

De temps en temps, une chose passait à côté de la barque sans faire d'histoire : une feuille de peuplier retournée sur le dos, une brindille, un insecte qui patinait sur l'eau plate. Un héron décolla d'un banc de sable, deux battements très lents, et disparut dans le gris sans un cri.

Maylis remarqua qu'Isidore ne regardait jamais devant lui. Il regardait l'eau, juste derrière la barque, à l'endroit où le remous s'effaçait.

— Vous ne surveillez pas la rive ?

— La rive ne bouge pas, dit-il. C'est le remous derrière moi qui me dit si je rame droit.

Au bout d'un moment, Isidore parla, sans arrêter de ramer.

— La plupart croient qu'ils viennent pour l'autre rive.

Maylis leva la tête.

— Et ce n'est pas le cas ?

— L'autre rive, c'est un pré avec trois vaches et un abreuvoir. Rien de plus. Personne n'a jamais eu besoin de traverser la rivière à minuit pour voir trois vaches.

— Alors pourquoi les gens montent ?

— Pour le milieu, dit Isidore.

Il désigna l'eau autour d'eux avec un petit geste de la tête.

— Ici, on n'est plus là où on était, et on n'est pas encore là où on va. Il n'y a rien à faire. On ne peut pas ramer à ma place, on ne peut pas descendre, on ne peut pas presser la barque. Alors on lâche. Et c'est exactement ce que vous cherchiez, sur votre lit, depuis trois semaines.

Maylis ne demanda pas comment il savait. Sur cette rivière, à cette heure, certaines choses n'avaient pas besoin d'être expliquées.

Elle regarda ses propres mains. Elles s'étaient ouvertes toutes seules sur ses genoux.

Le milieu

Isidore ralentit. Les rames touchaient l'eau plus doucement, comme on remue le sucre dans une tasse qu'on ne veut pas réveiller.

La brume s'était refermée derrière eux. Le village avait disparu : plus une fenêtre, plus un toit, plus le clocher. Il ne restait que le cercle jaune de la lanterne, le bois usé de la barque, et l'eau noire qui portait tout cela sans se plaindre.

Maylis s'aperçut qu'elle n'entendait plus le moulin dans sa tête.

Il ne s'était pas arrêté d'un coup. Il avait simplement tourné de plus en plus lentement, à mesure que la barque avançait, comme une roue qu'on cesse d'alimenter en eau. Maintenant, il faisait un tour, puis attendait. Un tour. Puis attendait.

— Vous pouvez vous allonger, dit Isidore. Il y a une couverture sous le banc. Elle sent la corde, mais elle est propre.

Maylis la sortit et s'installa au fond de la barque, la tête sur le rouleau de cordage, les genoux repliés. De cette place, elle ne voyait plus que le ciel.

Et le ciel, au-dessus de la brume, était complètement dégagé.

Il y avait tellement d'étoiles qu'elle en perdit tout de suite le compte, ce qui, ce soir-là, était un soulagement. La Voie lactée traversait tout, en écharpe, un peu de travers. Une étoile filante passa, si brève qu'elle ne fut pas sûre de l'avoir vue, et elle décida qu'elle l'avait vue.

Le grincement des rames continuait. Couic, tous les trois temps. Couic.

— On arrive quand ? demanda-t-elle, et sa voix était devenue toute lente.

— Quand vous n'y penserez plus.

Elle sourit dans le noir.

L'air était doux. La couverture pesait un peu sur elle, du bon poids, celui qui rassure. Sous son dos, à travers le bois, elle sentait la rivière avancer, énorme, patiente, sans aucune intention de s'arrêter avant la mer.

Elle pensa qu'elle n'avait rien à porter. Le batelier ramait. La rivière portait la barque. La barque la portait, elle. C'était une pile de choses qui tenaient toutes seules, du bas jusqu'en haut, et sa place dans cette pile était la plus légère de toutes.

Couic. Couic.

Elle ferma les yeux pour écouter mieux.

Quand elle se réveilla, il faisait grand jour et elle était dans son lit, la couverture de laine remontée jusqu'au menton. Sur le rebord de la fenêtre, il y avait un peu de vase séchée, en forme de demi-lune, comme si quelqu'un y avait posé un instant sa botte.

Depuis, quand le sommeil tarde, Maylis n'attend plus. Elle descend en pensée jusqu'à l'endroit où la rivière ralentit, elle s'allonge au fond de la barque, elle remonte la couverture qui sent la corde.

Et elle écoute les rames, tous les trois temps, qui l'emmènent doucement au milieu de la nuit.

Couic… couic… couic…

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Elle est écrite pour les lecteurs de 9 ans et plus : le récit est plus littéraire, presque silencieux, et l'émotion y est plus subtile.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 10 minutes à voix haute. Le rythme des coups de rame ralentit volontairement jusqu'à la dernière page.

L'histoire aide-t-elle à s'endormir ?

Oui : elle propose une image très concrète, celle d'une traversée lente, à emporter avec soi quand le sommeil tarde à venir.

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