La lettre qu'on n'envoie pas

Âge : 9 ans et plus
Temps de lecture : ~ 7 minutes
Publié le :

Onze jours.

Clarisse les comptait sans le vouloir, comme on compte les marches d'un escalier qu'on monte tous les jours. Onze jours depuis que Aymeric avait répété devant les autres, en riant, la chose qu'elle lui avait dite un soir sur la passerelle en lui faisant promettre de ne jamais la répéter à personne.

Onze jours depuis qu'elle lui avait répondu, très fort, très clairement, devant les mêmes autres, une phrase qu'elle regrettait chaque nuit depuis.

Maintenant ils prenaient deux chemins différents pour rentrer. Ils étaient devenus, en onze jours, très habiles à ne pas se croiser, et cette habileté-là était ce qu'il y avait de plus triste dans toute l'histoire.

Ce mercredi-là, sa mère l'envoya porter des poires chez Fernande, deux maisons plus bas.

Fernande avait tenu le bureau de poste du village pendant trente-deux ans, jusqu'à ce qu'on le ferme et qu'on installe à la place un simple guichet à l'épicerie. Elle vivait maintenant avec un chien sourd et une table de cuisine entièrement occupée par un puzzle de quatre mille pièces, commencé au printemps.

Elle prit les poires, poussa une chaise du pied et dit :

— Assieds-toi, tu tires une tête de novembre.

L'ancienne postière

Clarisse ne raconta pas tout. Elle raconta le minimum : qu'elle était fâchée avec Aymeric, qu'il avait dit ce qu'il ne devait pas dire, qu'elle avait dit pire, et qu'elle ne voyait pas comment on répare une chose comme ça.

Fernande écoutait en cherchant une pièce de ciel dans son puzzle. Quand Clarisse s'arrêta, elle continua de chercher un moment, puis posa la pièce à sa place, ce qui fit un tout petit clic.

— Tu lui as écrit ?

— Écrire ? Il habite à trois cents mètres.

— Ça n'a rien à voir, dit Fernande. Écrire, ce n'est pas pour l'autre. Pas la première fois.

Elle se leva, ouvrit le tiroir sous l'évier, et en sortit un bloc de papier quadrillé et un stylo à bille bleu.

— J'ai vu passer des milliers de lettres dans ce village, dit-elle en s'asseyant. Et je vais te dire ce que personne ne t'expliquera à l'école : les meilleures ne sont jamais parties. Elles ont été écrites, relues, et gardées. Ce sont celles-là qui ont fait le travail.

— À quoi ça sert d'écrire une lettre qu'on n'envoie pas ?

— À vider le seau, dit Fernande. Tant que le seau est plein, tout ce que tu diras à ce garçon sortira avec de la colère dedans, même si tu essaies d'être gentille. Ça se voit tout de suite, tu sais. J'ai reconnu des seaux pleins à travers des enveloppes fermées.

Elle fit glisser le papier vers Clarisse.

— Alors tu écris tout. Absolument tout, même ce qui est laid, même ce qui est injuste, même ce que tu ne penses qu'à moitié. Surtout ce que tu ne penses qu'à moitié. Personne ne le lira.

— Et après ?

— Après, on va la poster.

La boîte du chemin des Vernes

Clarisse écrivit pendant plus d'une demi-heure, à la table de cuisine, entre le puzzle et la corbeille de poires.

Elle commença raide et polie. À la troisième ligne, cela partit tout seul. Elle écrivit qu'elle le détestait, ce qui n'était pas vrai. Elle écrivit qu'elle s'en fichait complètement, ce qui n'était pas vrai non plus. Elle écrivit la vraie phrase, celle qui était en dessous des autres et qu'elle n'avait dite à personne : tu es la seule personne à qui je racontais des choses et maintenant je n'ai plus d'endroit pour les mettre.

Elle écrivit aussi la phrase horrible qu'elle lui avait lancée devant les autres, en entier, de sa main, ce qui fut la partie la plus difficile.

Puis elle n'eut plus rien. Le seau, effectivement, faisait un bruit vide.

Fernande plia la feuille en trois sans la lire, la glissa dans une enveloppe, et prit sa canne.

— Viens. Ce n'est pas loin, et le chien a besoin de sortir.

Elles descendirent le chemin des Vernes dans la lumière de six heures, le chien devant, arrêté à chaque touffe d'herbe. Au bout du chemin, contre le mur d'une remise, il y avait une vieille boîte aux lettres bleue, celle du temps où l'on relevait ici. La peinture avait cloqué. La petite plaque des horaires était vide, et la fente restait grande ouverte.

— Elle n'est plus relevée depuis dix-neuf ans, dit Fernande. Aucune lettre mise là-dedans n'arrivera jamais nulle part. C'est exactement pour ça qu'elle est encore là. Je me suis battue avec deux administrations pour qu'on ne l'enlève pas.

Clarisse regarda la fente sombre.

— Il y a des lettres dedans ?

— Je ne l'ouvre pas, dit Fernande. Je n'ai plus la clé et je ne veux pas la retrouver. Mais oui. Il y a les miennes. Il y en a de gens que tu croises au marché le samedi. Elles sont très bien là.

Clarisse tint l'enveloppe un instant. Puis elle la poussa dans la fente, et l'enveloppe fit ce bruit qu'aucun autre objet ne fait : le petit soupir du papier qui tombe sur du papier.

Elle attendit d'avoir quelque chose à ressentir. Ce qui vint fut simple et un peu décevant : elle avait faim, et elle avait envie de rentrer.

— Et maintenant ? demanda-t-elle.

— Maintenant, dit Fernande, tu écris celle qui part. Et elle sera courte. Elles sont toujours courtes, quand la longue est déjà postée.

Trois mots sous une porte

De retour dans sa chambre, Clarisse déchira un coin de page de cahier. Elle réfléchit longtemps pour très peu de mots.

Elle n'écrivit pas je te pardonne, qui aurait été trop haut. Elle n'écrivit pas pardon, tout seul, qui aurait été trop court pour ce qu'elle avait dit devant les autres. Elle écrivit :

Ce que j'ai dit devant tout le monde, je le retire. Demain à la passerelle, si tu veux. C.

Elle attendit qu'il fasse presque nuit. Puis elle descendit le chemin, traversa la cour de la maison d'Aymeric, où le portail grince toujours à la même hauteur, et glissa le papier sous la porte de la cuisine. Elle ne frappa pas. Elle repartit vite, le cœur bruyant, en se disant qu'elle avait peut-être fait une bêtise et qu'il était trop tard, ce qui est une pensée très fréquente et rarement exacte.

Chez elle, elle monta se coucher sans dîner beaucoup. Elle laissa ses volets entrouverts, parce qu'il faisait doux et parce qu'on entend mieux.

Elle regardait le plafond depuis un moment quand il y eut, en bas, contre sa fenêtre, le tout petit bruit d'un gravier lancé sans force.

Elle se pencha. Il n'y avait déjà plus personne dans la rue, seulement, posé sur le rebord de pierre, un morceau de papier plié en deux et maintenu par le gravier.

Elle le déplia sous sa lampe. Dessus, d'une écriture qui penchait toujours vers la droite, il y avait un seul mot :

Oui.

Clarisse resta assise un moment au bord du lit, le papier entre les doigts. Ce n'était pas fini. Il faudrait se parler pour de vrai demain, sur la passerelle, et ce serait raide au début, avec des silences, et il faudrait sans doute plusieurs jours pour redevenir simples l'un avec l'autre.

Mais ce soir, il n'y avait plus rien à porter.

Elle glissa le papier sous son oreiller, éteignit, et s'allongea dans le frais du drap. Dehors, le vent remuait à peine les peupliers du chemin des Vernes, tout en bas, là où une vieille boîte bleue gardait sagement des lettres que personne n'irait jamais chercher.

Elle pensa à la passerelle, à l'eau, à demain, et elle dormait déjà quand la lune passa au-dessus du toit.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Elle est écrite pour les enfants de 9 ans et plus, à l'âge où une brouille avec un ami prend toute la place.

Pour quelle situation lire cette histoire ?

Pour un enfant fâché avec un ami et qui ne sait plus comment revenir en arrière. La colère et le chagrin y sont accueillis sans leçon de morale.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 9 à 10 minutes à voix haute, avec une fin très paisible qui accompagne l'endormissement.

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