Le dernier feu de l'été

Âge : 9 ans et plus
Temps de lecture : ~ 7 minutes
Publié le :

On savait depuis le début du mois que ce serait ce soir-là. Personne ne l'avait dit à voix haute, mais chacun l'avait compris à sa manière : à la valise apparue dans un couloir, aux volets fermés de la maison du bas, à la façon qu'avait la lumière de s'en aller de plus en plus tôt, comme quelqu'un qui doit prendre un train.

Demain matin, Ambroise rentrerait à la ville avec ses parents. Blandine partirait à midi. Lazare resterait deux jours de plus, ce qui ne changeait rien, parce que rester tout seul dans un endroit où tout le monde est parti, ce n'est pas rester : c'est attendre.

Et moi, je m'appelle Perrine, et je ne dormirais pas dans cette chambre avant très longtemps.

Le bois qu'on a rapporté

Nous avons passé l'après-midi à ramasser du bois. C'était une manière de ne pas parler.

La grand-mère de Lazare avait donné son accord pour le feu, à trois conditions : au milieu du pré tondu, loin de la haie ; un seau d'eau posé à côté ; et elle-même dans son fauteuil de jardin, à dix pas, avec son gilet et son thé, à surveiller sans avoir l'air de surveiller.

Nous avons rapporté du bois de partout. Ambroise ne voulait que des branches droites, qu'il rangeait par taille, parce qu'Ambroise range tout par taille, même les cailloux. Blandine a rapporté un morceau de vieille barrière et une brassée de fenouil sec qui sentait le bonbon. Lazare a traîné un tronc entier depuis le fond du pré, sur trente mètres, en soufflant, pour rien, uniquement parce que personne ne le croyait capable de le faire.

À sept heures, l'air a changé. C'est comme ça, à la mi-septembre : à sept heures, la journée retire sa chaleur d'un coup, comme on retire une main.

Lazare a craqué l'allumette. La flamme a pris dans le fenouil sec avec un bruit de papier froissé, puis dans les petites branches, et enfin, longtemps après, dans le tronc.

Nous nous sommes assis autour, tous les quatre, à la bonne distance : celle où les genoux ont chaud et où le dos a froid.

La règle du feu

Personne ne racontait rien. C'était étrange, parce que ce même feu, en juillet, nous aurait fait parler jusqu'à minuit.

C'est Blandine qui a fini par dire ce que nous pensions tous.

— Dans deux mois, on ne se rappellera plus.

— Bien sûr que si, a dit Ambroise, un peu trop vite.

— Non. On se rappellera qu'on était là. Ce n'est pas pareil.

Elle avait raison, et c'était insupportable. Les vacances, ça se réduit : au début c'est un pays entier, avec des routes, des heures, des odeurs, et puis à Noël il n'en reste qu'une photo et deux ou trois phrases qu'on répète.

La grand-mère de Lazare a parlé de son fauteuil, sans se retourner.

— Alors prenez chacun une braise.

Nous avons attendu la suite. Elle a soufflé sur son thé.

— C'est ce qu'on faisait, dit-elle. Le dernier feu, on ne le laisse pas s'éteindre pour rien. Chacun choisit une braise dans le tas, une seule, il la regarde bien, et il lui confie une chose de l'été. Pas une grande chose. Une petite, exacte. La braise la garde au chaud tout l'hiver. Et une nuit de janvier, quand vous aurez froid et que tout sera noir à cinq heures, elle vous la rendra.

— Comment ? a demandé Lazare.

— En rêve, a dit sa grand-mère. Comme tout ce qui compte.

Nous nous sommes penchés vers le feu.

Les quatre braises

Le tas de braises, quand on le regarde vraiment, ce n'est pas rouge. C'est orange par-dessous, avec une peau de cendre grise dessus qui se fend, et à l'intérieur des fentes il y a une couleur qu'on ne voit nulle part ailleurs, ni dans le ciel, ni dans les fruits, ni dans les lampes.

Ambroise a choisi le premier. Une braise plate, régulière, évidemment.

— Le plongeoir du bassin, a-t-il dit à voix basse. Le moment où on est encore en l'air.

La braise a rougi un peu plus fort. Ce n'était peut-être que le vent.

Blandine a mis longtemps. Elle a désigné une petite braise ronde, tout au bord, presque grise.

— La côte à vélo derrière la scierie, a-t-elle dit. Pas la montée. La descente, quand on lâche le guidon et qu'on entend les insectes changer de note en passant.

Lazare a pris la plus grosse, celle du tronc qu'il avait traîné.

— La cuisine de ma grand-mère à deux heures de l'après-midi, quand les volets sont fermés à cause de la chaleur, et qu'on entend le frigo, et personne d'autre.

Sa grand-mère n'a rien dit du tout, mais elle a posé sa tasse.

Et moi, je ne trouvais pas. Tout l'été se présentait en même temps, en désordre. J'ai regardé la braise qui restait devant mes chaussures, une braise en forme de S, avec un fil de fumée bleue qui montait tout droit.

— Le bruit de vos trois voix qui m'appellent d'en bas, ai-je dit, quand je suis encore dans la maison et que je n'ai pas encore répondu.

La braise en forme de S s'est ouverte en deux, doucement, et il en est sorti une petite lumière très vive, comme un oui.

Puis nous avons regardé le feu baisser, ce qui prend beaucoup de temps et qu'on ne regrette jamais.

Il faut dire qu'un feu qui baisse ne s'en va pas d'un seul mouvement. Il se retire par étapes, comme la mer. D'abord les flammes hautes, celles qui font du bruit et qu'on regarde en parlant fort. Ensuite les flammes basses, bleues au pied, qui hésitent, disparaissent, reviennent à un autre endroit. Enfin plus rien que le tas rouge, qui respire : il pâlit quand l'air se calme, il s'éclaire quand le vent passe, et cela dure aussi longtemps qu'on veut bien rester.

Nous sommes restés. Blandine s'est allongée sur le dos dans l'herbe pour regarder le ciel, et nous avons fait pareil, tous les quatre, les pieds tournés vers la chaleur.

Ce qui reste dans la poche

Le pré est devenu bleu, puis gris, puis noir sauf autour de nous. Un rossignol de septembre, qui ne savait plus quelle saison c'était, a essayé trois notes du côté de la haie, et s'est tu.

La grand-mère de Lazare a versé le seau d'eau, lentement, en trois fois. Il y a eu ce grand chuintement blanc, l'odeur formidable de cendre mouillée, et un peu de vapeur qui est montée dans la lumière de la lampe.

Le matin, très tôt, avant les voitures, nous sommes revenus au cercle noir dans l'herbe. C'était froid, tout à fait éteint, et parfaitement sûr. Chacun a repris son charbon, celui qu'il avait choisi la veille : Ambroise le plat, Blandine le petit rond, Lazare le gros, et moi le S. Nous les avons mis dans quatre boîtes d'allumettes vides, avec un bout de papier plié autour pour que ça ne remue pas.

Nous n'avons pas fait de discours. Ambroise a dit « bon », Blandine a dit « voilà », Lazare n'a rien dit, et c'était très bien ainsi.

Ma boîte d'allumettes est maintenant sur l'étagère au-dessus de mon lit, en ville, entre un coquillage et un réveil qui avance de trois minutes. Elle ne ressemble à rien. Personne ne l'a jamais remarquée.

Mais je sais ce qu'il y a dedans, et je sais surtout que dans trois autres chambres, très loin de la mienne, il y a exactement la même boîte, posée sur exactement la même sorte d'étagère.

En janvier, une nuit où il fera noir avant le goûter et où j'aurai froid aux pieds, la braise rendra ce qu'on lui a confié. J'entendrai trois voix qui m'appellent d'en bas, dans un pré tondu, et je n'aurai pas encore répondu.

En attendant, l'été est bien rangé, la maison sent la cendre froide, et le feu du pré dort sous son cercle noir.

Je remonte la couverture. Dehors, il ne se passe plus rien du tout.

Bonne nuit, Ambroise. Bonne nuit, Blandine. Bonne nuit, Lazare.

Bonne nuit, dernier feu.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Elle s'adresse aux enfants de 9 ans et plus, sensibles à la nostalgie douce et aux fins d'été.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 9 à 10 minutes à voix haute, avec un dernier tiers très lent, au rythme du feu qui baisse.

De quoi parle cette histoire ?

D'une promesse entre amis, faite autour d'un dernier feu, pour garder quelque chose de l'été jusqu'à l'hiver.

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