Le dernier soir du mois d'août
Le dernier soir du mois d'août a une odeur que Marceline reconnaîtrait les yeux fermés : la poussière tiède du chemin, le foin coupé depuis longtemps, et, par-dessous, quelque chose de plus frais qui vient de plus loin, comme une main posée sur la nuque.
Elle était assise sur le mur bas, au bout du jardin, les talons contre la pierre encore chaude de la journée. Derrière elle, dans la cuisine, sa mère pliait des affaires dans la valise ouverte sur une chaise. Ce bruit-là, Marceline le détestait : le froissement du tissu, le claquement sec des fermoirs. Demain, on fermerait les volets de la maison des grands-parents. Après-demain, ce serait la ville, et puis l'école.
— Je ne veux pas que ça s'arrête, dit-elle, sans se retourner.
Elle croyait parler pour elle seule, mais son grand-père était là, deux pas derrière, sa lampe éteinte à la main. Prosper ne répondit pas tout de suite. Il s'assit à côté d'elle sur le mur, avec le petit soupir des vieux genoux, et il regarda le pré comme on regarde une salle avant un spectacle.
— Écoute d'abord, dit-il. On parlera après.
Le concert d'adieu
Marceline écouta. Elle n'entendit d'abord que ce qu'elle entendait tous les soirs depuis juillet : les grillons, partout, cette rumeur qui monte de l'herbe et qu'on finit par ne plus remarquer, comme le bruit de sa propre respiration.
Puis, peu à peu, elle entendit mieux.
Ce n'était pas une rumeur. C'était un ordre. Il y avait, tout près du mur, un grillon qui donnait la mesure : trois notes, un silence, trois notes, un silence. Plus loin, vers le poirier, un groupe entier répondait, plus grave et plus lent. Au fond du pré, du côté du ruisseau, d'autres tenaient une seule note très longue, sans jamais reprendre leur souffle en même temps, pour que la note ne s'arrête pas.
— Ils ne font pas ça en juin, dit Prosper à voix basse. En juin, ils s'appellent, ils se répondent de travers, ils font n'importe quoi. Mais le dernier soir d'août, ils jouent ensemble. C'est leur concert d'adieu à l'été. Ils le donnent une seule fois par an, et il n'y a presque personne pour l'écouter, parce que tout le monde est en train de plier des valises.
Marceline retint sa respiration. C'était vrai. Cela ressemblait à un orchestre qui accorde ses instruments, sauf que l'accord ne finissait jamais : il devenait de la musique en chemin.
Une chauve-souris passa au-dessus d'eux, silencieuse comme un gant. Le ciel avait cette couleur qu'il n'a qu'à la fin du mois d'août : bleu très sombre au-dessus, encore vert tout en bas, à l'endroit où le soleil était descendu.
Ce que gardent les saisons
— Grand-père, demanda Marceline, à quoi ça sert, un concert d'adieu ? Après, l'été est parti quand même.
Prosper sortit de sa poche son couteau et une poire, et se mit à la peler lentement, en une seule bande, comme il le faisait toujours.
— L'été ne part pas, dit-il. Il range.
— Il range quoi ?
— Ce qu'on lui confie. Chaque saison garde ce qu'on lui donne, tu ne savais pas ? C'est même son seul métier. L'automne garde les odeurs, l'hiver garde la lumière, le printemps garde les bruits d'eau. Et l'été garde les choses tièdes. Seulement il faut les lui confier, sinon il ne sait pas ce qui compte pour toi. Il ne devine pas.
— On les confie comment ?
— Ce soir, dit Prosper. Uniquement ce soir. Pendant le concert, les grillons portent ce qu'on dit. Tu choisis quelque chose de l'été, quelque chose de précis, et tu le dis tout bas, une fois. Pas une liste. Pas de grandes phrases. Quelque chose de si petit que personne d'autre n'y penserait.
Marceline crut d'abord que son grand-père se moquait gentiment d'elle, comme lorsqu'il lui expliquait que les hirondelles cousent le ciel. Puis elle vit qu'il attendait vraiment, la poire dans une main, le couteau dans l'autre, sans sourire.
— Et toi, tu leur as déjà confié quelque chose ?
— Chaque année depuis que j'ai ton âge, dit-il. Il y a un été, très ancien, où j'ai donné le bruit des sabots de la jument sur les pavés de la cour. La jument n'existe plus, les pavés non plus, on a coulé du béton par-dessus. Mais le bruit, lui, il revient. Une nuit de février, quand je ne l'attends pas, il traverse mon sommeil au petit trot. Et le matin, je me lève de bonne humeur sans savoir pourquoi.
Il posa la pelure de poire sur la pierre, en spirale, comme un petit escalier.
Alors elle réfléchit. C'était plus difficile qu'elle ne l'aurait cru. Tout l'été se présentait à la fois, en désordre, et rien ne voulait tenir dans une seule phrase.
Elle finit par se pencher vers l'herbe, et elle dit, à peine plus fort qu'un souffle :
— Le goût de la tomate cueillie au soleil, celle qui est trop chaude quand on la mord.
Le grillon du mur s'arrêta net. Puis il reprit : trois notes, un silence.
— Il l'a prise, dit Prosper.
Marceline sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine. Elle se pencha encore.
— Le bruit de la porte de la grange, quand elle racle par terre.
Trois notes, un silence.
— Et l'ombre du figuier à quatre heures, qui bouge comme de l'eau.
Le pré entier sembla monter d'un ton, puis redescendre.
— Ça suffit, dit doucement son grand-père. Trois, c'est bien. Ce ne sont pas des sacs, ce sont des poches.
La dernière note
Ils restèrent un long moment sans rien dire. La pierre du mur devenait fraîche sous leurs mains. Dans la cuisine, la lumière s'était éteinte. Quelqu'un avait fermé la valise, et cela ne faisait plus mal.
— Et je les retrouverai quand ? demanda Marceline.
— Une nuit de janvier, dit Prosper. Tu ne sauras pas pourquoi. Il fera noir à cinq heures, le radiateur sifflera, tu auras froid aux pieds, et tu rêveras d'une tomate trop chaude. Le matin, tu ne te souviendras pas du rêve, seulement d'être bien. C'est comme ça que l'été rend ce qu'on lui prête. Jamais au moment où on le réclame. Toujours au moment où on en a besoin.
Il coupa la poire en deux et lui en donna la moitié. Elle était mûre juste comme il faut, et le jus coula jusqu'à son poignet.
— Et les grillons, ils vont où, après ? demanda-t-elle.
— Dormir. Comme tout le monde.
C'était vrai : le concert baissait déjà. Une à une, les voix du fond du pré se taisaient, non pas d'un coup, mais comme les lampes d'une maison qui s'éteignent pièce après pièce. Il resta le groupe du poirier, puis deux voix seulement, puis une seule — le grillon du mur, tout près, qui tenait encore sa mesure pour personne.
Marceline s'appuya contre l'épaule de son grand-père. Elle sentait la laine de son gilet, la poire, la pierre, l'herbe qui refroidissait. Ses paupières étaient lourdes et la nuit avait exactement la bonne épaisseur.
— Il faut monter, dit Prosper. Demain, on ferme les volets. Ce n'est pas grave. Une maison qui ferme les yeux, ça dort ; ça ne s'en va pas.
Elle monta l'escalier de bois sans allumer, la main sur la rampe usée par cent étés. Par la fenêtre ouverte, la dernière note entrait dans la chambre, régulière, patiente.
Trois notes, un silence.
Marceline se glissa sous le drap frais. Elle pensa que le mois d'août était en train de finir à cette minute même, et que, pour la première fois, cela ne l'inquiétait pas : l'été s'en allait les poches pleines de ce qu'elle lui avait confié, et il connaissait très bien le chemin du retour.
Trois notes, un silence.
Trois notes.
Et Marceline dormait déjà quand le grillon du mur, tout doucement, rangea son archet pour l'année.
Fin