Le gardien du dernier étage
Il y a une heure, dans la nuit, où l'immeuble devient un animal endormi.
Le chauffage a fini de cliquer. L'ascenseur ne bouge plus. On entend la minuterie de la cage d'escalier quand quelqu'un rentre tard, et puis plus rien pendant très longtemps.
Cyprien connaissait cette heure par cœur, ce qui, à onze ans, est une mauvaise nouvelle.
Le problème n'était pas le noir. Le problème, c'était que sa tête, dès que la lumière s'éteignait, se mettait à parler beaucoup plus fort que dans la journée. Elle revenait sur ce qu'il avait dit à la récréation et qui n'était pas ce qu'il voulait dire. Elle préparait la rentrée du lendemain image par image. Elle inventait des catastrophes précises et raisonnables, et elle les rangeait par ordre de probabilité.
Cette nuit-là, il en eut assez. Il enfila un pull par-dessus son pyjama, prit ses chaussons dans la main pour ne pas faire de bruit, et sortit sur le palier.
Il monta.
Il y avait de la lumière au dernier étage. Il y avait toujours de la lumière au dernier étage.
Celui qui arrose la nuit
La porte du fond était ouverte sur un couloir tapissé de plantes. Des pots par terre, des pots sur des tabourets, des pots suspendus par des cordes à des crochets, et au bout, la porte vitrée qui donnait sur le toit-terrasse où l'on n'a pas le droit d'aller.
Séverin était le gardien de l'immeuble. Le jour, il portait les colis et réparait les boîtes aux lettres. La nuit, apparemment, il arrosait.
Il ne sursauta pas en voyant Cyprien. Il tenait un arrosoir de fer-blanc, très cabossé, et il le penchait au-dessus d'un pot avec une lenteur incroyable.
— Tu tombes bien, dit-il. Tiens celui-là.
Il lui mit dans les mains un petit pot de basilic un peu maigre, et Cyprien le tint, parce qu'on ne discute pas quand on est en pyjama chez quelqu'un à minuit.
— Vous les arrosez maintenant ?
— On arrose la nuit, dit Séverin. Le jour, l'eau part dans l'air avant d'arriver aux racines. La nuit, elle prend son temps, elle descend, elle reste. Tout ce qui est important se fait pendant que personne ne regarde.
Il déplaça l'arrosoir vers le pot suivant. Le filet d'eau faisait un bruit très doux sur la terre, un bruit de pluie tenue en laisse.
— Vous ne dormez jamais ?
— De deux heures à sept heures, dit Séverin. C'est très bien. Et toi ?
Cyprien haussa les épaules, ce qui ne se voit pas très bien dans un couloir mal éclairé.
— Je n'arrive pas. Ma tête n'arrête pas.
Il s'attendait à il faut te coucher plus tôt, ou à ne pense pas à ça, qui sont deux phrases parfaitement inutiles. Séverin se contenta de hocher le menton, comme devant une plante qu'il connaît.
— Ça parle de quoi ?
— De tout. De demain. De trucs idiots.
— Mmm, dit Séverin. Viens voir dehors.
Les fenêtres allumées
Le toit-terrasse était une grande dalle grise avec un rebord bas, un réservoir d'eau, et une cinquantaine de pots alignés le long du muret, à l'abri du vent. Il faisait doux. La ville, autour, montrait ses toits comme des dos d'animaux couchés.
— Regarde les fenêtres, dit Séverin.
Cyprien regarda. Il y en avait sept allumées dans l'immeuble d'en face. Une jaune, tout en haut, avec une silhouette qui passait et repassait. Une bleue, très pâle, au quatrième. Deux côte à côte au deuxième, avec la même lampe.
— Sept, dit Séverin. Il y en a toujours entre cinq et neuf. Ce n'est jamais zéro, jamais. Le monsieur du haut travaille de nuit, il fait les comptes de la boulangerie. Au quatrième, il y a un bébé qui n'a pas encore compris que la nuit servait à autre chose. Au deuxième, je ne sais pas. Je n'ai jamais su.
Il posa l'arrosoir et s'assit sur le muret, les mains à plat sur la pierre encore tiède.
— Ce que je veux te dire, c'est que tu n'es pas le seul debout. Tu croyais l'être. Tout le monde le croit. C'est la partie la plus fatigante.
Cyprien s'assit à côté de lui. C'était vrai qu'il l'avait cru. Il l'avait cru toutes les nuits, en fait, depuis des mois : que le monde entier dormait proprement et que lui seul avait un défaut de fabrication.
— Ma tête va s'arrêter quand ?
— Jamais, dit Séverin.
— Ah.
— Non, ça n'est pas une mauvaise nouvelle. Écoute-moi bien, parce que je ne le redirai pas, il est tard. Une pensée, la nuit, on ne peut pas l'éteindre. Il n'y a pas d'interrupteur, sinon je l'aurais trouvé, j'ai eu le temps de chercher. Mais on peut l'arroser.
— L'arroser ?
— Tu la prends une par une. Tu la nommes tout bas : celle-ci, c'est la rentrée. Tu ne discutes pas avec elle, tu ne la répares pas, on ne répare rien la nuit, c'est un mauvais atelier. Tu lui donnes un peu d'eau et tu passes à la suivante. Elle attendra le matin. Elle attend très bien, une pensée. C'est même sa spécialité.
Il reprit l'arrosoir et se remit à sa tournée, un pot après l'autre, le long du muret. Cyprien le suivit.
La tournée
Ils firent le tour sans parler. Séverin indiquait du menton, Cyprien tenait les pots qui penchaient.
Le romarin, qui n'a presque pas soif. La menthe, qui a soif tout le temps et qui essaie de sortir de son pot par en dessous. Un plant de tomate accroché à un tuteur de bambou, avec quatre tomates vertes et une qui commençait à rougir du côté du sud. Un géranium, deux pieds de thym, un citronnier de la taille d'un parapluie et dont Séverin était visiblement très fier.
Chaque fois, le même geste : l'arrosoir qui s'incline, le bruit de l'eau sur la terre sèche, d'abord clair, puis sourd quand la terre se gorge. Puis le silence de trois secondes pendant lequel il redressait l'arrosoir et regardait boire.
Cyprien essaya, pour voir. Celle-ci, c'est ce que j'ai dit à la récréation. Il ne discuta pas avec elle. L'arrosoir s'inclina, l'eau fit son bruit, la pensée resta là, tranquille, sans grossir.
Celle-ci, c'est la rentrée. Bruit d'eau. Trois secondes.
Celle-ci, c'est si maman est fatiguée. Bruit d'eau.
Ce n'était pas de la magie. Les pensées ne partaient pas. Elles s'asseyaient, simplement, comme des gens dans une salle d'attente, et elles cessaient de toutes parler en même temps.
Au bout de la rangée, Séverin reposa l'arrosoir vide contre le réservoir.
— Voilà. Fini pour ce soir. Elles ont jusqu'à demain.
Cyprien remarqua que ses propres épaules étaient descendues d'un cran, et qu'il avait sommeil pour de bon, d'un sommeil lourd et bête, celui qui monte des pieds.
— Je peux revenir ?
— Une fois de temps en temps, dit Séverin. Mais tu n'en auras pas besoin souvent. La plupart du temps, il suffit de savoir que quelqu'un arrose.
Il redescendit les cinq étages en chaussons, la main sur la rampe froide. En passant devant chaque palier, il pensa aux fenêtres d'en face, aux sept lumières, au monsieur des comptes de la boulangerie.
Dans son lit, le drap avait eu le temps de refroidir, juste ce qu'il faut.
Cyprien ferma les yeux et fit le tour des pots dans sa tête, très lentement, dans le bon ordre. Le romarin. La menthe qui a soif tout le temps. Le plant de tomate et sa tomate qui rougit du côté du sud. Le géranium. Le thym, puis l'autre thym.
L'arrosoir s'inclinait. L'eau faisait son bruit clair, puis son bruit sourd.
Trois secondes.
Il arriva au citronnier, et il ne se souvient pas de l'avoir arrosé.
Fin