La nuit où la mer s'est endormie
Personne, à Port-Mireille, ne sut jamais qui s'en aperçut le premier. Le vieux Firmin jurait que c'était lui, parce qu'un pêcheur remarque tout de suite quand la mer change d'humeur. La boulangère Honorine disait que non, que c'était elle, réveillée avant tout le monde pour son levain, et que le silence l'avait frappée comme une porte qu'on n'entend pas claquer. Les enfants, eux, affirmaient l'avoir su avant même de se réveiller, parce que leurs rêves, cette nuit-là, s'étaient arrêtés de tanguer.
Ce qui est sûr, c'est que vers onze heures du soir, ce dernier samedi d'août, la mer s'endormit. Pas la mer calme des jours sans vent, qui respire encore et clapote en dessous. Non : la mer endormie pour de bon. Plus une vague. Plus un remous. L'eau s'était lissée d'un bout à l'autre de la baie, comme un grand drap sombre tiré jusqu'au menton de l'horizon, et si l'on tendait l'oreille, on entendait monter du large un souffle immense, lent, régulier. La mer ronflait. À peine, mais elle ronflait.
Le silence de onze heures
Firmin descendit sur la jetée en chaussons, sa lanterne à la main. Il se pencha au-dessus de l'eau noire et immobile, et son vieux cœur de marin se serra doucement. Soixante-dix ans qu'il la connaissait, la mer. Il l'avait vue fâchée, joueuse, boudeuse, grise de fatigue les soirs de tempête finie. Jamais endormie.
— Eh bien, ma vieille, murmura-t-il. Toi aussi, alors.
Il faut dire que la mer n'avait pas dormi depuis le commencement du monde. Toujours à monter, à descendre, à bercer les bateaux, à pousser les nageurs, à recoudre inlassablement la dentelle de ses vagues sur le sable. Des millions d'années sans fermer l'œil. Firmin trouva que c'était bien mérité.
Mais aussitôt, une inquiétude le prit : et si on la réveillait ? Un cri, un moteur, un volet claqué, et la mer sursauterait, et Dieu sait dans quelle humeur se réveille une mer en sursaut. Il remonta la ruelle aussi vite que ses chaussons le permettaient, et frappa aux portes, tout doucement, du bout de l'ongle.
— Chut, disait-il à chaque visage ensommeillé. La mer dort. Passez le mot. Tout bas.
Et le mot passa, de fenêtre en fenêtre, de courette en courette, si bien qu'à minuit, tout Port-Mireille était debout, en chemise de nuit et en chuchotis, rassemblé sur le quai comme au bord d'un berceau.
Chacun sa berceuse
C'est Honorine qui comprit la première ce qu'il fallait faire. Car enfin, dormir, c'est bien, mais dormir profondément, c'est mieux, et quiconque a veillé un petit enfant sait qu'un premier sommeil est fragile. Il faut l'épaissir. Il faut le border.
— Il ne suffit pas de se taire, souffla-t-elle. Il faut la bercer. Chacun à sa façon. Moi, je sais faire.
Elle rentra dans son fournil et se mit à pétrir, non pas pour cuire, mais pour le bruit : ce froissement sourd et régulier de la pâte qu'on plie et replie, flof, flof, flof, qui ressemble à des vagues de farine. Le son coula par le soupirail, glissa sur les pavés et s'en alla sur l'eau. La mer, dans son sommeil, soupira d'aise.
Alors chacun chercha sa manière. Firmin s'assit au bout de la jetée et raconta à la mer, à voix très basse, ses plus vieux souvenirs d'elle : le banc de sardines qui faisait des étincelles sous la lune, la baleine aperçue un matin de brume, le jour où elle lui avait rendu sa casquette après trois marées. On raconte bien des histoires aux enfants pour qu'ils s'endorment. Il en racontait une à la mer, et la mer, qui rêvait, souriait dans ses profondeurs.
Eulalie, la gardienne du phare, monta éteindre le grand faisceau, trop brutal pour une dormeuse. À la place, elle accrocha à la lanterne un vieux fanal de cuivre voilé d'un mouchoir, et elle le fit tourner à la main, lentement, lentement, comme on fait tourner un mobile au-dessus d'un lit. Une lueur douce caressait la baie à chaque tour, poussait au large, revenait.
Le facteur Marius, qui ne savait ni chanter ni raconter, trouva tout de même sa berceuse : il ôta ses sabots et marcha au bord de l'eau, sur le sable mouillé, d'un pas si régulier que ses empreintes faisaient comme un tic-tac de pas. La maîtresse d'école récita des poèmes en comptant les syllabes sur ses doigts, parce que les vers bien mesurés, disait-elle, sont les meilleurs oreillers. Et le chat de la capitainerie, qui n'avait rien demandé à personne, s'installa sur une bitte d'amarrage et ronronna pour son propre compte, ce qui, tout le monde en convint, aidait beaucoup.
Ce que murmura la petite Clémence
Restait la question des marées. Car à une heure du matin, la mer aurait dû monter, et elle ne montait pas. Elle dormait trop bien. Or les crabes attendaient leur dîner, les flaques attendaient leur eau neuve, et la lune, là-haut, tirait sur la mer comme on tire une couverture, sans obtenir mieux qu'un grognement.
C'est alors que la petite Clémence, huit ans et demi, la fille du menuisier, s'avança tout au bord du quai. Elle savait quelque chose que les grandes personnes avaient oublié : on peut parler aux dormeurs. Pas pour les réveiller. Pour les guider. Sa maman le faisait avec elle, certains soirs, lui murmurant à l'oreille des choses douces qui entraient directement dans ses rêves.
Clémence mit ses mains en porte-voix, un porte-voix de chuchotis, et elle parla à la mer endormie :
— Tu peux monter sans te réveiller, tu sais. Comme quand on remonte sa couverture en dormant. Tu n'as même pas besoin d'y penser. Tes vagues connaissent le chemin toutes seules.
Il y eut un long moment où rien ne bougea. Puis, avec une lenteur de songe, l'eau se mit à monter. Sans une vague, sans un bruit, comme du lait qui affleure. Elle vint remplir les flaques, saluer les crabes, embrasser la première marche de la cale, tout cela sans ouvrir un œil, du fond même de son sommeil. Sur le quai, tout le village retint son souffle, puis échangea des sourires immenses et silencieux.
— Elle a entendu, souffla Firmin. Cette petite parle la langue des marées endormies.
Le matin le plus doux
Le reste de la nuit fut le plus paisible que Port-Mireille ait connu.
Une à une, les familles rentrèrent se coucher, sur la pointe des pieds. On laissa Honorine pétrir, Eulalie tourner sa douce lumière, le chat ronronner.
Les enfants s'endormirent vite, bercés sans le savoir par le souffle immense qui montait du large. Quand toute une mer respire lentement, il est bien difficile de ne pas respirer comme elle.
Au petit matin, la mer se réveilla d'elle-même, sans sursaut. Elle s'étira en trois longues vagues paresseuses, bâilla un peu d'écume, et reprit son travail de mer, plus fraîche et plus bleue qu'elle ne l'avait été depuis des siècles.
Sur le sable du matin, on trouva des coquillages disposés en cercle, comme un merci.
Depuis cette nuit-là, à Port-Mireille, quand un enfant n'arrive pas à dormir, on ne lui dit pas de compter les moutons. On ouvre un peu la fenêtre, on écoute la mer respirer, et on chuchote :
— Fais comme elle. Les vagues connaissent le chemin toutes seules.
Et l'enfant ferme les yeux, monte et descend doucement sur son propre souffle, et s'endort, porté par la marée.
Fin