Le nuage qui voulait être un mouton
Tout là-haut dans le ciel du soir, un petit nuage regardait le pré.
En bas, les moutons rentraient doucement vers leur coin d'herbe tendre, les uns contre les autres, ronds et blancs et moelleux. De là-haut, on aurait dit un gros tas de nuages posé par terre.
Le petit nuage soupira.
— Eux, au moins, ils dorment ensemble. Moi, je dors tout seul entre deux étoiles, et le vent me pousse toute la nuit.
Alors il prit une grande décision de nuage : ce soir, il descendrait dormir avec les moutons.
Il se laissa glisser le long d'un rayon de lune, doucement, doucement, et se posa au beau milieu du troupeau, sans faire plus de bruit qu'un flocon.
C'est la vieille brebis Berthe qui le remarqua la première. Elle ouvrit un œil, le renifla, et déclara :
— Tiens donc. Un cousin.
— Un cousin ? s'étonna le petit nuage.
— Bien sûr, dit Berthe. Tout blanc, tout frisé, tout rond. Tu es un mouton, ça se voit comme le nez au milieu du museau. Un mouton un peu pâlot, peut-être. On t'a tondu trop court ?
Le petit nuage n'osa pas la contredire. Ça lui faisait tellement plaisir, d'être un cousin.
Le petit agneau Flocon s'approcha en sautillant. Il donna un coup de museau amical dans le ventre du nuage... et son museau passa au travers, dans un petit brouillard frais.
— Oh là là, dit Flocon. Cousin, tu es drôlement léger. Tu n'as pas assez mangé d'herbe, c'est sûr.
— C'est sûr, dit Berthe. Regardez-moi ça. Même pas le poids d'une chaussette.
Tout le troupeau hocha la tête d'un air très sérieux. Un cousin si léger, ça ne pouvait pas rester comme ça. On lui apporta les meilleurs brins d'herbe. Le nuage fit semblant de mâcher, poliment, en faisant « miam » avec sa voix de brume.
— Il ne grossit pas, remarqua Flocon, un peu inquiet.
— C'est qu'il lui faut du sommeil, décida Berthe. L'herbe, ça nourrit, mais c'est le dodo qui rend les moutons bien ronds. Allez, tout le monde en boule. Le cousin dort au milieu, là où il fait le plus chaud.
Alors les moutons se serrèrent autour du petit nuage. Flocon se blottit tout contre lui — enfin, un petit peu dedans, mais personne n'y fit attention.
— C'est doux, un cousin, murmura Flocon. C'est comme dormir dans le ciel.
Le petit nuage n'avait jamais été aussi heureux. Il sentait la laine tout autour de lui, les respirations tranquilles, les cœurs qui battaient doucement, boum-boum, boum-boum, comme une petite pluie d'été.
— Dis, cousin, bâilla Flocon, demain tu resteras ?
Le petit nuage réfléchit. Demain, le soleil se lèverait, et le vent viendrait le chercher, parce que les nuages ont du travail là-haut : faire de l'ombre, porter la pluie, dessiner des lapins dans le ciel bleu.
— Demain, je remonterai un peu, dit-il tout bas. Mais je resterai juste au-dessus du pré. Et chaque soir, je redescendrai dormir avec vous.
— Alors ça va, souffla Flocon, les yeux déjà fermés.
Berthe, elle, ne dormait pas encore tout à fait. Elle regarda le petit nuage un long moment, avec son sourire de vieille brebis qui sait des choses.
— Bonne nuit, petit nuage, chuchota-t-elle très doucement, pour que lui seul l'entende.
Le petit nuage devint tout rose, comme au coucher du soleil.
— Tu savais ?
— Un mouton que le vent a posé là, un mouton qui sent la pluie fraîche ? Bien sûr que je savais. Mais cousin quand même. Ici, on ne pèse pas les cousins. Dors.
La nuit s'installa sur le pré. La lune comptait le troupeau pour s'endormir : un mouton, deux moutons, trois moutons... et un petit nuage, tout au milieu, le plus doux de tous.
Les respirations se firent lentes. La laine était chaude. L'herbe sentait bon.
Et le petit nuage s'endormit enfin sans vent, bercé par les cœurs des moutons, léger, léger, léger comme un beau rêve.
Fin