La luciole qui avait le trac
Au bord de la mare, le soir descendait tout doucement, comme une couverture que l'on tire jusqu'au menton. Les grenouilles baissaient la voix. Les roseaux se penchaient pour écouter la nuit arriver.
C'était un très grand soir. Ce soir-là, Mirabelle, la plus jeune des lucioles, devait allumer sa lumière pour la toute première fois.
Toutes les lucioles de la mare s'étaient posées sur les feuilles des nénuphars, prêtes à s'envoler. Mirabelle, elle, restait cachée sous une feuille de menthe, les ailes bien serrées contre son dos.
Dans son ventre, ça faisait des petits nœuds. Des petits nœuds qui sautillaient.
— Mirabelle ? appela une voix douce. Tu es là-dessous ?
C'était Capucine, sa grand-mère. Une vieille luciole toute ronde, dont la lumière sentait bon la camomille.
— Je ne peux pas sortir, chuchota Mirabelle. J'ai le trac.
Capucine se glissa sous la feuille de menthe et s'installa tout près d'elle. Elle ne dit pas « ce n'est rien ». Elle ne dit pas « dépêche-toi ». Elle dit simplement :
— Ah, le trac. Je le connais bien, celui-là. Il est venu me voir aussi, à ma première nuit.
Mirabelle ouvrit de grands yeux.
— Toi ? Mais tu as la plus jolie lumière de toute la mare !
— Justement, sourit Capucine. Les jolies lumières commencent souvent par un gros trac. C'est le trac qui montre que ton cœur a très envie de bien faire.
Mirabelle regarda son ventre, là où les nœuds sautillaient.
— Et si ma lumière ne s'allume pas ? Et si elle est trop petite ? Et si elle clignote de travers ?
— Alors elle clignotera de travers, dit Capucine tranquillement, et ce sera ta façon à toi de briller. Tu sais, la lune aussi a commencé petite. Regarde-la : ce soir encore, elle n'est qu'un mince croissant, et personne ne se moque d'elle.
Mirabelle leva la tête. C'était vrai. La lune, là-haut, brillait toute fine, à peine un sourire dans le ciel. Et elle avait l'air très fière quand même.
— On va essayer ensemble, proposa Capucine. Ferme les yeux. Respire le parfum de la menthe. Et pense à quelque chose de tout chaud.
Mirabelle ferma les yeux. Elle pensa au soleil sur la mousse, l'après-midi. Elle pensa au dos rond de sa grand-mère. Elle respira une fois, deux fois, trois fois.
Dans son ventre, les petits nœuds sautillèrent un peu moins fort.
— Je sens quelque chose, murmura-t-elle. Ça chatouille.
— C'est ta lumière qui se réveille, chuchota Capucine. Ne la presse pas. Elle vient quand elle est prête.
Et tout doucement, au bout de Mirabelle, une toute petite lueur s'alluma. Pas plus grosse qu'une graine. Puis qu'un petit pois. Puis qu'une goutte de miel dorée.
— Oh ! souffla Mirabelle en rouvrant les yeux. C'est moi qui fais ça ?
— C'est toi, dit Capucine. Et maintenant, viens. La nuit t'attend.
Elles sortirent ensemble de sous la feuille de menthe. Au-dessus de la mare, les autres lucioles dansaient déjà, et leurs lumières faisaient comme des étoiles descendues boire un peu d'eau.
Mirabelle s'envola. D'abord tout près du sol, prudemment. Sa petite lueur tremblait un peu, clignotait un peu de travers — et c'était très joli comme ça.
Une grenouille leva la tête et dit à sa voisine :
— Tiens, une nouvelle étoile. Une toute douce.
Mirabelle l'entendit, et son cœur devint tout chaud. Elle fit un tour au-dessus des roseaux, un tour au-dessus des nénuphars, un dernier tour autour de sa grand-mère.
Puis la nuit avança, tranquille. Les grenouilles se turent. L'eau de la mare devint lisse comme un miroir.
Une à une, les lucioles se posèrent pour dormir. Mirabelle choisit sa feuille de menthe, celle de toujours. Capucine se blottit contre elle.
— Grand-mère, murmura Mirabelle, demain, j'aurai encore un peu le trac ?
— Peut-être un petit peu, dit Capucine. Et ta lumière viendra quand même. Comme ce soir.
Mirabelle bâilla. Sa lueur baissa doucement, doucement, comme une bougie que l'on protège avec la main.
Autour d'elles, la mare respirait sans bruit. La lune toute fine veillait.
Et Mirabelle s'endormit, sa petite lumière éteinte jusqu'à demain, son grand courage bien au chaud dans son cœur.
Fin