Léonore et le dernier rêve de l'été
Le dernier soir des vacances a une odeur particulière. Léonore l'aurait reconnue entre mille : un mélange de tarte aux prunes refroidissant sur la fenêtre, d'herbe fatiguée d'avoir été trop chaude, et de valise ouverte au pied du lit, qui bâille en attendant qu'on la remplisse. Chez grand-mère Albertine, ce soir-là, l'odeur était partout, et Léonore la trouvait à la fois délicieuse et un peu serrée, comme un pull de l'an dernier.
Demain matin, la voiture de ses parents remonterait l'allée aux noisetiers. Demain soir, elle dormirait en ville, dans sa chambre aux bruits différents. C'était ainsi tous les ans, et tous les ans, le dernier soir, Léonore sentait ce petit pincement sous les côtes, qui n'était pas vraiment du chagrin, plutôt le bruit que fait une belle chose en se refermant.
Elle était assise sur les marches du perron, le menton dans les mains, quand grand-mère Albertine vint s'asseoir près d'elle avec deux bols de lait à la fleur d'oranger.
— Je connais cette tête, dit Albertine. C'est la tête du trente et un août. Ta mère faisait la même, à ton âge. Tu sais ce qu'il te faut ?
— Que les vacances durent toujours ?
— Surtout pas, malheureuse. Une chose qui dure toujours n'a plus aucun goût. Non. Ce qu'il te faut, c'est le dernier rêve de l'été. File chercher Augustin. L'épuisette est dans l'appentis, la barque est à l'anse. Vous avez jusqu'à la nuit noire.
La barque de l'anse aux Saules
Augustin habitait la ferme d'à côté, de l'autre côté du champ où les tournesols commençaient déjà à pencher la tête, comme des gens qui s'endorment debout. C'était l'ami des étés de Léonore depuis toujours. Dix mois par an, ils s'écrivaient des lettres ; deux mois par an, ils étaient inséparables. Cela faisait, disait Augustin, une amitié à deux vitesses, comme son vélo, et les deux vitesses étaient bonnes.
Il accourut dès qu'elle siffla leur signal, trois notes comme un merle.
— Le dernier rêve de l'été, dit Léonore. Grand-mère dit qu'il faut aller le chercher ce soir.
Augustin hocha gravement la tête. Dans la famille d'Albertine, on savait des choses sur les rêves que les autres familles avaient oubliées. Par exemple : que les rêves de l'été naissent au-dessus des étangs, dans la vapeur tiède du soir, et qu'ils y flottent comme des lanternes très pâles, visibles seulement du coin de l'œil. Que la plupart s'envolent vers les chambres ouvertes, se glissent sous les paupières des dormeurs et deviennent ces songes de juillet pleins de baignades et de cabanes. Et que le tout dernier de la saison, celui de la nuit où l'été bascule, est le plus précieux de tous : qui l'attrape peut le garder tout l'hiver.
L'épuisette de l'appentis n'était pas une épuisette à papillons. Son manche était en bois de saule poli par quatre générations de mains, et son filet, tissé de fils de la Vierge ramassés aux matins de septembre, était si fin qu'on ne le voyait qu'au clair de lune. Léonore la porta comme on porte un cierge. Augustin prit les rames.
L'anse aux Saules les attendait, avec sa vieille barque verte nommée Libellule. Ils poussèrent sur l'eau lisse au moment précis où le soleil, derrière la colline, éteignait sa dernière braise.
La pêche silencieuse
Sur l'étang, le soir montait comme une eau douce. Les saules trempaient leurs cheveux. Quelque part, une carpe fit un rond, et le rond mit très longtemps à s'effacer, comme si l'eau elle-même n'était pas pressée.
— Comment on le reconnaîtra ? chuchota Augustin en ramant à petits coups.
— Grand-mère dit qu'on ne le cherche pas. On pense très fort à ce qu'on a aimé, et c'est lui qui vient.
Alors, dérivant au milieu de l'étang, ils firent l'inventaire de leur été, à voix basse, comme on égrène un chapelet. Le matin où ils avaient trouvé les empreintes du blaireau. La cabane du grand chêne, améliorée d'une poulie. L'orage du 14 juillet, regardé depuis le fenil, enroulés dans la même couverture qui sentait le foin. Les confitures d'Albertine, remuées à tour de rôle avec la grande cuillère en bois. Le concours de ricochets, gagné par Augustin, contesté par Léonore, rejoué onze fois. Le mot crépusculaire, appris dans le dictionnaire et utilisé à tort et à travers pendant une semaine entière.
À mesure qu'ils égrenaient, quelque chose se levait de l'eau. D'abord une vapeur, puis une lueur dans la vapeur, puis une forme dans la lueur : ronde et douce comme une méduse de lumière, couleur de miel et d'orage mêlés, qui flottait à hauteur de leurs yeux et tremblait au rythme exact de leurs souvenirs.
— Le voilà, souffla Léonore. Le dernier rêve de l'été.
Elle leva l'épuisette, lentement, lentement. Le rêve ne s'enfuit pas. Les rêves ne s'attrapent pas malgré eux : ils choisissent. Celui-ci regarda tour à tour, à sa manière de rêve, la fille aux genoux écorchés et le garçon aux mains pleines de corne, ces deux-là qui l'avaient fabriqué tout l'été sans le savoir, jour après jour, rire après rire. Et il se laissa cueillir, comme on se laisse border.
Dans le filet de fils de la Vierge, il palpitait doucement, sans peur, comme un cœur tiède.
Le bocal aux lucioles
De retour à la cuisine, Albertine les attendait avec un bocal de verre épais, de ceux qui servaient autrefois pour les cerises à l'eau-de-vie. Elle le tapissa de trois choses : un brin de lavande, une plume de la poule blanche, et un petit morceau de l'étiquette du pot de confiture de cet été, celle où elle avait écrit « Mirabelles, juillet ».
— Pour qu'il se sente chez lui, expliqua-t-elle.
Le rêve glissa dans le bocal et s'y installa en rond, comme un chat. Sa lumière baissa d'un ton, devint braise paisible.
— Maintenant, écoutez-moi, dit Albertine en posant une main sur chaque tête. Ce rêve est à vous deux. Léonore l'emporte en ville, puisque c'est elle qui s'en va. Les soirs d'hiver, quand le cœur lui pèsera, elle ouvrira le bocal une minute, pas plus, et l'été lui reviendra tout entier. Et toi, Augustin, tu n'es pas volé : le rêve est cousu de vos deux étés. Chaque fois qu'elle l'ouvrira, tu sentiras quelque chose de doux te passer sur la figure, comme un vent de juillet. Vous serez ensemble à distance. C'est cela, un rêve bien gardé : un fil entre deux maisons.
— Et au printemps ? demanda Léonore.
— Au printemps, il s'éteindra tout seul, juste quand tu n'en auras plus besoin. Un rêve gardé n'est pas un rêve enfermé. C'est une promesse. Il te tiendra chaud jusqu'aux prochaines vacances, voilà tout.
La nuit du trente et un août
Plus tard, bien plus tard, Léonore fut couchée dans la petite chambre sous le toit, pour la dernière fois de l'année.
La valise était fermée. Le bocal était posé sur la table de nuit, et sa lueur de miel respirait doucement dans le noir.
Par la fenêtre ouverte venaient les bruits qu'elle connaissait par cœur : la chouette du noyer, le ruisseau derrière la haie, le grand silence tiède des champs.
Le pincement sous ses côtes était toujours là. Mais il avait changé. Ce n'était plus une belle chose qui se referme. C'était une belle chose qui se range, soigneusement, comme les draps d'été dans l'armoire, entre deux sachets de lavande, en attendant de resservir.
Demain, il y aurait la voiture, la route, la ville. Il y aurait des lettres à écrire, avec le mot crépusculaire dedans, pour faire enrager Augustin.
Mais cela, c'était demain.
Ce soir, il n'y avait que la chambre sous le toit, la respiration dorée du rêve dans son bocal, et les paupières de Léonore qui descendaient toutes seules, doucement, comme le soir sur l'étang.
Elle s'endormit avant la chouette.
Et dans son sommeil, tout l'été recommença.
Fin