Le jardin qui chantait la berceuse
Quand le soleil glisse derrière le potager, le jardin de la vieille maison ne s'endort pas tout de suite. Non non. D'abord, il chante.
Et pour chanter, il faut un chef d'orchestre.
Le chef d'orchestre du jardin, c'est Célestin, l'escargot. Il est très lent et très sérieux. Sa baguette est un brin d'herbe qu'il tient bien droit avec ses cornes, et son pupitre un caillou plat au milieu de la pelouse.
Ce soir-là, il se hissa sur le pupitre et tapota trois petits coups avec son brin d'herbe.
— Mesdames les fleurs, en place pour la berceuse.
Car dans ce jardin, chaque fleur a sa note.
Les campanules font ding, ding, comme de minuscules clochettes. Les coquelicots font po, po, po, tout léger. Et la lavande fait zzz, avec les abeilles qui dorment dedans.
Au premier rang, une pâquerette toute neuve trépignait sur sa tige : Perlette. C'était son premier soir, et elle avait si hâte qu'elle lança sa note avant tout le monde :
— Pi !
Célestin leva lentement une corne. Puis l'autre. Chez lui, c'était le signe d'un très grand étonnement.
— Pas encore, mademoiselle Perlette. Une berceuse, ça se commence ensemble.
— Pardon, monsieur Célestin, souffla Perlette, toute rose.
— Ce n'est rien. La note était jolie. Gardez-la précieusement.
Célestin leva son brin d'herbe. Même le vent s'assit pour écouter.
Ding, ding, firent les campanules. Po, po, répondirent les coquelicots. Zzz, ronronna la lavande.
Et, bien à sa place cette fois : pi ! fit Perlette.
Célestin dirigeait, très lentement. À chaque mesure, son brin d'herbe descendait plus bas, et la berceuse devenait plus douce.
Ding… po… zzz…
Les notes s'espaçaient, comme des pas qui s'éloignent sur la pointe des pieds.
Dans la vieille maison, la lumière de la cuisine s'éteignit. Puis celle du salon. Puis celle de la petite chambre, tout en haut, où un enfant venait de fermer les yeux.
— Très bien, mesdames, chuchota Célestin. Tout doux, maintenant. La maison dort.
Ding… po…
Perlette chanta son dernier pi, si petit qu'on aurait dit une goutte de rosée. Puis elle replia ses pétales blancs, comme on remonte une couverture sous son menton.
Une à une, les fleurs fermèrent leurs corolles. Seule la lavande ronflait encore, un tout petit peu.
La lune monta au-dessus du cerisier. Le jardin respirait doucement dans le noir bleu.
Écoute… La berceuse flotte encore un peu. Elle passe la barrière. Elle monte le long du mur. Elle se glisse jusqu'à ta fenêtre.
Cette dernière note toute douce, c'est pour toi. Ferme les yeux. Le jardin te chante bonne nuit.
Fin