L'horloger de minuit
Dans ma rue, il y a une boutique que personne ne remarque le jour. Coincée entre la mercerie et la maison aux volets verts, elle a une vitrine si étroite qu'on la prendrait pour un simple mur, et une enseigne si pâle qu'il faut plisser les yeux pour lire : Horlogerie. Rien d'autre. Pas de nom, pas d'horaires. Moi, je m'appelle Colombe, j'ai dix ans, et je suis sans doute la seule du quartier à savoir ce qui se passe derrière cette porte. Parce que moi, la nuit, je ne dors pas.
Ce n'est pas que je refuse de dormir. C'est le sommeil qui m'oublie. Je reste allongée, les yeux ouverts, et j'écoute la maison craquer, le radiateur tousser, le chat du voisin traverser les toits. Maman dit que j'ai une horloge intérieure un peu déréglée. Elle croit dire une image. Elle ne sait pas à quel point elle a raison.
Cette nuit-là, il était presque minuit quand j'ai vu, par la fente de mes rideaux, une lumière couleur de miel s'allumer dans la petite boutique. Une lumière tranquille, qui ne clignotait pas, qui ne pressait personne. J'ai enfilé mes chaussons, mon gilet de laine par-dessus mon pyjama, et je suis descendue sans faire chanter la troisième marche, celle qui dénonce tout le monde. Il fallait un peu de courage pour traverser la rue toute seule, dans le noir tiède de septembre. J'en ai trouvé juste assez.
La boutique qui n'ouvre qu'à minuit
La porte n'était pas fermée. Elle s'est ouverte sur un carillon si doux qu'il ressemblait à un bâillement. À l'intérieur, des horloges partout : des hautes en bois sombre, des rondes en cuivre, des minuscules posées sur des coussins comme des bijoux. Mais aucune ne faisait tic-tac. Elles respiraient. Je vous assure : un souffle régulier, feutré, comme une chambrée de dormeurs.
Derrière le comptoir se tenait un vieil homme aux lunettes remontées sur le front. Il avait des sourcils en broussaille grise et un tablier de cuir constellé de poussière dorée. Il n'a pas sursauté en me voyant. Il a juste dit, comme si nous avions rendez-vous :
— Tu tombes bien, petite. J'ai justement besoin de deux mains de plus. Les miennes commencent à trembler sur les ouvrages fins.
— Vous réparez des montres à minuit ? j'ai demandé.
— Des montres ? Non. Regarde mieux.
Je me suis approchée du comptoir. Sous sa lampe, posée sur un carré de velours, il y avait quelque chose que je ne savais pas nommer. Cela ressemblait à un morceau de ciel nocturne, grand comme un mouchoir, avec des étoiles dedans et un accroc au milieu, une déchirure aux bords effilochés d'où s'échappait une lueur inquiète.
— C'est la nuit de madame Jaboulet, la fleuriste, a dit le vieil homme. Elle se réveille toutes les nuits à trois heures dix, exactement là, tu vois, où le tissu est troué. Je répare. C'est mon métier. Je m'appelle Théodule, horloger de minuit.
Les nuits abîmées
Théodule m'a expliqué, tout en travaillant, que chaque personne possède sa nuit comme elle possède un manteau. Une étoffe invisible, cousue de sommeil et de rêves, qu'on use sans y penser. Certaines nuits se froissent à force de soucis. D'autres se trouent à l'endroit d'un chagrin. D'autres encore rétrécissent, et leur propriétaire se réveille avant l'aube, les pieds dépassant du sommeil comme d'une couverture trop courte.
— Et les gens vous les apportent ?
— Ils ne le savent pas. Pendant qu'ils cherchent le sommeil en soupirant, leur nuit se glisse jusqu'ici par les fentes des volets. Je la raccommode, je la remonte comme une pendule, et je la renvoie avant l'aube. Personne ne me voit. C'est mieux ainsi. Un bon horloger de minuit, ça s'entend seulement dans la qualité du silence.
Il m'a tendu une paire de pinces fines comme des cils.
— Tiens. Tu vas m'aider. Approche la lampe.
J'ai eu peur d'abîmer quelque chose. Mes doigts étaient froids et pas très sûrs. Mais Théodule a posé sa grande main tavelée sur mon épaule et il a dit que la peur de mal faire était l'outil le plus précieux de l'atelier, à condition de la tenir par le bon bout. Alors j'ai respiré un grand coup, et j'ai tenu les bords de la déchirure pendant qu'il cousait, avec un fil qu'il tirait d'une bobine étrange, un fil gris-bleu qui sentait la pluie d'été.
— Fil de crépuscule, a-t-il murmuré. Solide et doux. On ne raccommode pas une nuit avec du fil ordinaire.
Nous avons réparé la nuit de la fleuriste, puis celle du facteur, toute froissée aux coins par des tournées trop longues, qu'il a défroissée au fer tiède, un fer rempli non pas de braises mais de ronrons de chat. Puis la nuit d'un petit garçon de la rue Basse, trouée de partout par la peur du noir. Pour celle-là, Théodule n'a pas cousu. Il a brodé. Dans chaque petit trou, il a piqué une étoile minuscule, si bien que la peur, à la fin, était devenue une constellation.
— On ne supprime pas les peurs, m'a-t-il dit. On les éclaire.
Apprentie d'un soir
Vers deux heures, Théodule m'a conduite au fond de l'atelier, devant une horloge haute comme une armoire, dont le balancier était une lune de laiton. Il m'a regardée par-dessus ses lunettes.
— Voici la grande horloge des insomniaques. C'est elle qui donne la mesure à toutes les nuits du quartier. Il faut la remonter chaque nuit, sept tours, pas un de plus. D'habitude je le fais moi-même. Ce soir, c'est toi.
— Moi ? Mais si je me trompe ?
— Alors tu recommenceras. Se tromper fait partie du métier. Mais je crois que tu ne te tromperas pas.
La clef était lourde et tiède, comme une poignée de main. Je l'ai glissée dans la serrure du cadran et j'ai tourné. Un tour : les horloges de la boutique ont respiré plus profondément. Deux tours, trois tours : dehors, le vent s'est couché dans les platanes. Quatre, cinq : quelque part, un bébé qui pleurait s'est tu. Six tours : j'ai senti mes propres paupières devenir douces et pesantes. Sept.
— Bien, a dit Théodule très bas. Exactement bien.
Il a pris sur l'établi une dernière étoffe de nuit, petite, un peu élimée au milieu, avec un accroc en forme de virgule. Je l'ai reconnue sans qu'il dise rien. C'était la mienne. Il l'a réparée devant moi, sans se presser, en points minuscules. Puis il l'a pliée comme on plie un mouchoir précieux, et il a soufflé dessus.
— File, petite apprentie. Elle sera rentrée avant toi.
Le chemin du retour
Dehors, la rue était bleue et calme. Mes pas ne faisaient pas plus de bruit que des pages qu'on tourne.
J'ai traversé sans courir. Je n'avais plus peur du noir. Le noir était un atelier, maintenant. Je le savais habité.
Dans ma chambre, mon lit m'attendait, et il me semblait plus profond qu'avant. Les draps sentaient la pluie d'été. Le radiateur ne toussait plus : il ronronnait.
Je me suis allongée. J'ai écouté. Quelque part sous les toits, la grande horloge donnait la mesure, lente, régulière, sûre.
Un tour de clef, pensais-je. Deux tours. Trois.
Mes paupières se sont fermées toutes seules, comme deux volets bien huilés.
Et pour la première fois depuis très longtemps, le sommeil ne m'a pas oubliée. Il est venu me prendre par la main, doucement, comme un vieil horloger qui connaît son métier, et il m'a emmenée dormir jusqu'au matin.
Fin