Le hérisson qui dormait la lumière allumée
Sur la place du village, il y a un lavoir, un vieux tilleul et une lanterne au bout d'un mât de fer.
Sous la haie du lavoir vit une famille de hérissons. La plus petite s'appelle Verveine. Elle a une tache claire au-dessus de l'œil gauche, comme une minuscule lune.
Chaque soir, quand le ciel devient orange, Verveine grimpe sur la pierre plate et attend Anthelme, l'allumeur de lanternes. Il lève sa longue perche, touche la lanterne, et pfff — la lumière s'allume.
— Bonsoir, la puce, dit-il sans regarder sous la haie.
Ensuite, Verveine va dormir — mais pas au fond de la haie, où le noir est bien tassé. Elle dort tout au bord, là où un fil de lumière passe entre deux branches et vient se poser sur son museau.
— Moi, dit-elle, je dors la lumière allumée.
Ses frères, eux, ronflent en boule tout au fond, comme des théières. Sa mère, Aveline, ne dit jamais « à ton âge, on n'a plus besoin de lumière ». Elle dit seulement :
— Pousse-toi un peu. Tu prends tout le fil.
Puis vient un soir où l'air sent le froid.
— Il va falloir déménager, dit Aveline. La haie ne tiendra pas l'hiver. On s'installe sous le tas de bois.
Verveine reste assise sur la pierre plate. Là-bas, il n'y a pas de lanterne. Là-bas, le noir monte jusqu'aux oreilles.
— Je vais rester ici, dit-elle.
Aveline s'assoit près d'elle. Elle ne se moque pas. Elle regarde la lanterne un long moment, comme si elle réfléchissait avec ses yeux.
— Viens voir.
Devant le tas de bois, il y a un grand mur blanc, chaulé. Il n'est pas noir : il est gris pâle, presque bleu, et il brille.
— C'est la lanterne, dit Aveline. Elle est de l'autre côté, mais sa lumière vient taper là. Le mur la garde, et il la rend. Toute la nuit.
Verveine pose sa patte sur la pierre. La pierre est tiède.
Alors elles creusent le nid sous la première bûche, du côté du mur, avec une petite ouverture ronde, juste assez large pour un fil de gris pâle.
Verveine se couche à l'entrée. Elle ferme un œil, puis l'autre.
Le mur blanc veille. Le fil de gris pâle est là, posé sur son museau, tout tiède.
Dehors, le tilleul remue à peine. Le lavoir fait glou, tout doucement.
Et la petite hérissonne qui dort la lumière allumée s'endort exactement comme elle aime : avec un peu de clarté sur le nez, et personne pour lui demander de l'éteindre.
Fin