Le dragon qui soufflait trop fort
Dans la vallée des dragons, il y a des maisons de pierre avec d'énormes cheminées, et du linge qui sèche entre les rochers.
Grisou est le plus petit dragon de la vallée. Il tient tout entier dans une brouette. Mais son souffle, lui, n'est pas petit du tout.
Chaque matin, il souffle sur sa soupe pour la refroidir : la soupe s'envole et se colle au plafond.
Mais Grisou, ça le rend triste.
Cet après-midi-là, au bord du torrent, il a construit une tour de cailloux plats avec un caillou blanc en haut.
Il reculait pour la regarder quand sa queue — sa propre queue ! — a cogné la tour.
Tout est tombé. Plouf, plouf, plouf, dans l'eau.
Alors ça monte. Ça monte dans son ventre, ça monte dans sa gorge, c'est chaud, c'est trop —
et Grisou rugit.
Une flamme sort de sa bouche, longue comme un drap. Le buisson d'en face fume.
Après, un grand silence. Grisou voudrait disparaître sous une feuille.
Une ombre arrive : Cendrine, la vieille dragonne au bâton. Elle s'assoit dans les cailloux mouillés, elle aussi.
— Et après, tu as été très en colère, dit-elle.
— Oui, dit Grisou, tout petit. Je crois que mon feu est trop gros pour moi.
— Ton feu n'est pas trop gros, dit Cendrine. Il n'a pas de chemin, voilà tout. Un feu sans chemin, ça part n'importe où.
— Viens. Je vais te montrer où on souffle, ici.
Tout en haut du sentier, un rocher creux, troué des deux côtés : la Corne.
— Mets ta tête là. Et souffle. Aussi fort que tu veux.
— Je vais la casser.
— La Corne, on ne la casse pas. Elle attend ça depuis mille ans.
Alors Grisou gonfle son ventre, ferme les yeux et souffle.
HOOOOO.
Le son roule dans toute la vallée, énorme et rond, comme une très grande vache très douce.
Grisou respire fort. Son ventre est vide et léger.
Ils redescendent quand le ciel devient violet.
— Ça reviendra, dit Cendrine sur le pas de la porte. La colère, ça revient, comme la pluie. Alors tu monteras à la Corne, ou tu viendras me le dire.
Le soir, la soupe fume dans le bol. Grisou souffle dessus tout doucement — pfff, comme une petite bouilloire — et la soupe reste dedans. Sa mère lui pose la main entre les deux cornes.
Puis il se roule en boule près de l'âtre, la queue autour du museau, cette queue de rien du tout.
Dehors, très haut, la Corne siffle dans le vent, comme pour dire bonne nuit.
Et le plus petit dragon de la vallée s'endort avec son grand feu, tranquille, tout au fond.
Fin