Le castor qui n'osait pas parler
Sur le ruisseau, il y avait un barrage. Et sur le barrage, il y avait Ferdinand, un jeune castor aux dents orange et au poil toujours un peu mouillé.
Ferdinand avait des mots plein la tête : des questions sur les libellules, l'envie de dire « tu viens ? ». Mais dès qu'il y avait quelqu'un, les mots se mettaient en travers, comme une bûche posée dans le mauvais sens : plus rien ne passe, et l'eau monte derrière.
Sa mère ne le grondait jamais. Elle disait :
— Les mots viendront quand le ruisseau sera calme.
Alors Ferdinand avait trouvé autre chose. Avec ses dents, il taillait de tout petits objets : un poisson pas plus long qu'un doigt, une cuillère minuscule, une lune en écorce de bouleau. Il les posait sur la grande pierre plate, là où tout le monde passe.
Un poisson en bois, ça veut dire bonjour. Une cuillère, viens goûter. Une lune, je pense à toi le soir. Personne ne le comprend, mais c'est dit quand même.
Un matin, une loutre s'installa dans la courbe du ruisseau. Zibeline nageait sur le dos, un galet sur le ventre, en fredonnant faux.
Le troisième jour, elle trouva le poisson en bois, avec ses traces de dents fines et régulières. Elle ne dit rien.
Le soir, elle vint s'asseoir à trois pas de Ferdinand, qui tapotait sa boue sans lever les yeux.
Zibeline ne demanda pas « c'est toi ? », ni « pourquoi tu ne parles pas ? ». Elle dit :
— Le galet que j'avais hier était trop rond. Aujourd'hui j'en ai pris un plat. Regarde.
Elle parlait comme on jette des brindilles dans l'eau, sans attendre qu'on les rattrape.
Et derrière les dents de Ferdinand, la bûche bougea d'un petit quart de tour.
Alors il dit :
— Bonsoir.
Un seul mot, tout bas, un peu enroué.
Zibeline ne cria pas « il a parlé ! ». Elle répondit comme si c'était l'ordinaire du monde :
— Bonsoir, Ferdinand.
Peut-être que demain, il ne dirait rien. La bûche se remet parfois en travers. Zibeline reviendrait quand même, avec un galet plat et trois histoires de rien.
Le ruisseau se fit lisse. Ferdinand rentra dans la hutte, qui sentait le bois humide et la mousse tiède.
Sa mère lui lissa le poil du dos.
— Le ruisseau est calme, dit-il.
C'était deux mots de plus. Il ferma les yeux.
Dehors, sur la pierre plate, il restait une petite lune en écorce de bouleau.
Bonne nuit, Ferdinand. Bonne nuit, les brindilles qui s'en vont sur l'eau.
Fin