Le cartographe des étoiles filantes

Âge : 9 ans et plus
Temps de lecture : ~ 7 minutes
Publié le :

La colline aux Genêts n'était pas très haute, mais c'était la dernière avant le ciel. Au sommet, il y avait une maison ronde coiffée d'un toit qui s'ouvrait en deux, comme un œuf, et dans cette maison vivait un très vieil homme nommé Anselme, que les gens du pays appelaient le cartographe. On disait qu'il avait navigué sur toutes les mers, marché dans tous les déserts, et dessiné des cartes pour des rois. C'était vrai. Mais depuis longtemps, Anselme ne cartographiait plus la terre. Il cartographiait ce qui tombe du ciel.

Sidonie monta la colline un soir d'août, avec une lettre de sa grand-mère et un cartable trop lourd. La lettre disait simplement : « Anselme, voici la petite. Elle dessine tout le temps et elle est trop pressée. Tu sauras quoi faire de l'un et de l'autre. »

Anselme lut la lettre deux fois, regarda Sidonie une fois, et dit :

— Bien. Sais-tu attendre ?

— Attendre quoi ?

— Voilà le problème, dit Anselme. Tu demandes déjà quoi.

L'atelier des cartes célestes

L'intérieur de la maison ronde sentait l'encre, la cire et la tisane de verveine. Sur les murs, du sol au plafond, des cartes. Mais pas des cartes ordinaires : des cartes de nuits. Chacune portait une date, un lieu, et des dizaines de traits fins, argentés, qui filaient d'un bord à l'autre du papier bleu sombre. La nuit du 12 août, il y a quarante ans, au-dessus du col des Aiguilles. La nuit des Perséides sur le port de Collioure. Une pluie d'étoiles au-dessus d'un désert dont le nom faisait rêver rien qu'à le lire.

— Chaque trait est une étoile filante, expliqua Anselme. Je les dessine depuis soixante ans. Quand j'étais marin, je notais les étoiles fixes, celles qui servent à ne pas se perdre. Puis un soir, au milieu de l'océan, j'en ai vu une qui tombait. Personne ne la notait, celle-là. Personne ne lui disait : je t'ai vue. J'ai trouvé cela injuste. Alors j'ai commencé.

— Mais à quoi elles servent, vos cartes, si les étoiles sont déjà tombées ?

Anselme sourit dans sa barbe.

— À quoi sert de se souvenir d'un beau voyage ? À rien. À tout. Ces cartes sont la preuve que des merveilles ont eu lieu, et qu'il y avait quelqu'un pour les regarder. Un jour, ce quelqu'un, ce sera toi.

Il tendit à Sidonie une plume fine comme une aiguille de pin, et un petit pot d'encre argentée qui semblait remuer toute seule, comme si elle contenait un peu de vent.

— Encre de comète, dit-il. On n'en fait plus. Ne la gaspille pas.

L'art d'attendre

La première nuit, Sidonie rata tout. Elle guettait le ciel avec tant d'ardeur, la plume levée, le cou tendu, qu'elle voyait des étoiles filantes partout où il n'y en avait pas, et nulle part où il y en avait. Quand une vraie passa enfin, elle se jeta sur le papier si vite qu'elle renversa son tabouret, et son trait ressemblait à un cheveu tombé dans la soupe.

— Je suis nulle, souffla-t-elle.

— Non, dit Anselme. Tu es pressée. Ce n'est pas pareil. Nulle, ça ne se soigne pas. Pressée, si.

La deuxième nuit, il ne lui donna ni plume ni papier. Il lui donna une tasse de verveine et une couverture.

— Ce soir, tu ne dessines pas. Tu regardes. C'est la leçon la plus difficile, alors nous commençons par elle. Une étoile filante, vois-tu, ne s'attrape pas. Elle se mérite. Elle vient quand tu as cessé de l'exiger. Comme le sommeil, d'ailleurs. As-tu remarqué ? Plus on le poursuit, plus il se sauve. On ne le capture pas : on lui prépare une place, et on le laisse venir s'asseoir.

Sidonie s'enroula dans la couverture. Elle apprit, cette nuit-là, des choses qu'aucune école ne lui avait enseignées. Que le ciel n'est jamais tout à fait noir, mais bleu de mille bleus. Que les étoiles fixes tremblent doucement, comme des flammes de bougie très lointaines. Que le silence de la colline était peuplé : un grillon obstiné, le froissement des genêts, la respiration lente du vieil homme à côté d'elle. Elle apprit surtout que l'attente, quand on ne la remplit pas d'impatience, ressemble à un hamac.

Et bien sûr, parce qu'elle n'attendait plus rien, l'étoile vint. Elle raya le ciel d'ouest en est, lente, presque paresseuse, avec une traîne dorée qui mit longtemps à s'éteindre. Sidonie ne bougea pas. Elle la regarda de tout son corps. Et quand la nuit eut refermé son rideau, elle s'aperçut qu'elle connaissait le trait par cœur, son point de départ, sa courbe, son dernier éclat, comme si l'étoile s'était dessinée en elle.

— Maintenant, dit Anselme en lui tendant la plume, tu peux.

Le trait qu'elle traça ce soir-là était juste. Anselme le regarda longtemps, puis il écrivit dessous, de sa vieille écriture penchée : Vue par Sidonie, qui a su l'attendre.

La carte inachevée

Les nuits passèrent, et l'été avec elles. Sidonie apprit à préparer le papier bleu en le frottant de poudre de craie pour qu'il boive mieux l'encre. Elle apprit les noms des pluies d'étoiles, qui reviennent chaque année aux mêmes dates, fidèles comme des hirondelles. Elle apprit à dessiner sans regarder sa main, les yeux toujours au ciel, et à réchauffer l'encre de comète entre ses paumes quand la nuit fraîchissait.

Un soir, Anselme déroula devant elle une carte différente des autres. Le papier en était plus grand, plus beau, et presque vide. Trois traits seulement, dans un coin.

— Celle-ci, dit-il, est la carte des étoiles que je n'ai pas encore vues. Je l'ai commencée il y a soixante ans. Je la finirai peut-être. Peut-être pas. C'est le propre des belles choses : elles sont plus grandes qu'une seule vie. Alors on les commence de tout son cœur, et on les confie.

Il posa la carte entre les mains de Sidonie. Elle comprit ce que cela voulait dire, et elle ne trouva rien à répondre. Il y a des cadeaux qui se reçoivent en silence.

— Tu as tout le temps, ajouta-t-il doucement. C'est cela, mon vrai métier, tu sais. Pas les cartes. Le temps. J'apprends aux gens pressés qu'ils ont le temps.

La dernière veille de l'été

Cette nuit-là, ils veillèrent une dernière fois ensemble, car Sidonie redescendait au village le lendemain, cartable au dos, cahiers neufs.

Le ciel était doux. Les genêts sentaient le miel tiède.

Ils ne parlaient presque plus. Ce n'était pas la peine.

Une étoile fila, très haut. Ni l'un ni l'autre ne prit la plume. Certaines étoiles, disait Anselme, on les laisse passer, comme on laisse passer une belle pensée avant de dormir, sans la retenir, juste pour le plaisir de l'avoir eue.

Sidonie sentit ses paupières devenir lourdes. Elle se cala dans la couverture, la tête contre l'épaule du vieux cartographe.

— Anselme… si je m'endors, je vais en manquer.

— Non, murmura-t-il. Celles qu'on voit en rêve comptent aussi. Ce sont même les plus précises. Dors, petite. Je tiens la plume.

Alors Sidonie ferma les yeux. Derrière ses paupières, le ciel continuait, immense et calme, avec ses mille bleus. Les étoiles y filaient sans se presser, une à une, lentes comme des barques.

Et quelque part dans son rêve, une main patiente les dessinait toutes, d'un trait d'argent, jusqu'au matin.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Cette histoire convient aux enfants de 9 ans et plus, sensibles aux récits de transmission et aux images de ciel nocturne.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 9 à 10 minutes à voix haute, à lire lentement, comme on regarde le ciel.

Quel est le thème principal de cette histoire ?

La patience et la transmission : un vieux maître apprend à son apprentie que les plus belles choses ne s'attrapent pas, elles s'attendent.

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