Ce que le carnet n'a pas dit

Âge : 9 ans et plus
Temps de lecture : ~ 7 minutes
Publié le :

Le carnet était resté dans le cartable toute la journée, et Mahaut avait très bien senti son poids, même à travers le tissu, même en courant.

Ce n'étaient pas de mauvaises notes, à proprement parler. C'étaient des notes du milieu, avec, dans la colonne de droite, des phrases qui se ressemblaient toutes : peut mieux faire, manque de confiance, doit oser participer. Mahaut les avait relues trois fois dans les toilettes de l'école, et à la troisième lecture, elle avait compris ce qu'elles voulaient dire, toutes ensemble : que le problème, ce n'était pas le travail. Le problème, c'était elle.

Elle n'en parla pas à table. Elle en parla, sans le vouloir, chez sa grand-tante, le samedi, parce que chez sa grand-tante il y avait un vieux fauteuil qui sentait la cire et que dans ce fauteuil, les choses sortaient toutes seules.

Solange avait quatre-vingt-neuf ans, une main qui tremblait un peu pour verser et l'autre pas du tout. Elle avait été institutrice pendant quarante et un ans dans l'école de trois villages, celle qu'on a fermée depuis. Elle écouta jusqu'au bout, sans interrompre, en remuant sa tisane bien après que le sucre eût fondu.

— Fais voir, dit-elle.

Elle lut le carnet lentement, en suivant les lignes avec l'ongle, comme un document important.

— C'est bien écrit, dit-elle. Ce n'est pas faux. Et ça ne parle pas de toi.

— Comment ça, ça ne parle pas de moi ? C'est mon nom en haut.

— C'est ton nom en haut, dit Solange. Ce n'est pas pareil.

Elle posa sa tasse, s'aida des deux bras pour se lever, et alla jusqu'au buffet.

Le carnet du bas du buffet

Dans le tiroir du bas, sous les nappes, il y avait une pile de petits carnets à couverture de toile, tenus ensemble par un élastique fatigué. Solange en prit un, revint s'asseoir, et souffla dessus par habitude, même s'il n'y avait pas de poussière.

— Chaque année, en juin, dit-elle, j'écrivais une phrase par élève. Une seule. Pas les notes : les notes partaient sur les carnets, chez les parents. Ici, j'écrivais ce que le carnet ne disait pas.

— Pourquoi ?

— Parce que les notes disent ce qu'un enfant savait un mardi matin de février. Elles ne disent pas ce qu'il était. Et moi, je voulais me souvenir de ce qu'ils étaient, puisque j'allais les voir partir.

Elle ouvrit le carnet au hasard et lut, de sa voix d'institutrice, celle qui articule bien sans monter le ton :

Ne lève jamais la main. Connaît toujours la réponse. Attend qu'on la lui demande, et alors elle est exacte. Ça, c'était une fille de la ferme du haut. Écrit très mal parce qu'il écrit très vite parce qu'il a des choses à dire. Se trompe en calcul et retrouve son erreur seul, ce qui est plus difficile que de ne pas se tromper. Range les ardoises de tout le monde sans qu'on le lui demande.

Mahaut s'était redressée dans le fauteuil.

— Il y a maman dedans ?

— Ta mère est trois carnets plus bas. Je te la lirai un autre jour, elle serait gênée.

— Et toi ? Toi, quand tu étais petite ?

Solange sourit à moitié, ce qui chez elle était beaucoup.

— Moi, dit-elle, j'étais désespérante en dictée. Sept fautes, huit fautes, la maîtresse écrivait insuffisant et soulignait. Ma mère pleurait le soir dans la cuisine, elle croyait que je ne saurais jamais tenir une lettre. J'ai passé quarante et un ans à apprendre à lire à des enfants. Et je fais encore des fautes à appeler, je vérifie chaque fois.

Elle rit un tout petit peu, deux notes.

— Le carnet avait raison sur la dictée. Il n'avait rien compris au reste.

Ce qu'on écrit à la place

Mahaut regarda ses genoux. Dehors, la lumière était devenue orange sur le mur du jardin, et un merle criait sa fin de journée depuis le fil au-dessus du portail.

— Alors qu'est-ce que tu écrirais, toi ? demanda-t-elle. Sur moi.

Solange ne répondit pas tout de suite. Elle prit son temps, et Mahaut comprit qu'elle réfléchissait vraiment, ce qui était à la fois inquiétant et bon.

— Passe-moi le crayon, sur le buffet.

Elle tourna les pages jusqu'à la première ligne blanche, tout au bout du carnet, et elle écrivit. Elle écrivait lentement, en penchant la tête, comme on écrit quand chaque mot coûte quelque chose. Puis elle tendit le carnet ouvert.

Mahaut lut :

Mahaut recompte trois fois avant de lever la main. Ce n'est pas de la peur : c'est du soin. Il faudra du temps pour qu'elle sache que c'est une qualité. Elle le saura.

Elle lut deux fois. La deuxième fois, ses yeux piquèrent, et elle ne chercha pas à s'en cacher, parce que dans ce fauteuil, on avait le droit.

— Ça ne va pas changer mes notes, dit-elle.

— Non, dit Solange. Ça ne changera rien du tout à tes notes. Tu auras encore des peut mieux faire, et il faudra bien travailler quand même, parce que c'est comme ça. Ça change seulement ce que tu crois que ça dit de toi.

Elle referma le carnet et le posa sur les genoux de Mahaut.

— Tiens. Celui-là, tu le gardes. Il est presque vide, c'est le meilleur moment pour un carnet.

— Et je marque quoi dedans ?

— Une phrase quand tu veux. Pas je suis nulle, ça, tout le monde sait le dire. Une phrase précise, sur quelqu'un, sur toi, sur une chose que personne n'a remarquée. Une par mois suffit. Au bout de quarante ans, tu m'en reparleras.

Le soir

On ramena Mahaut après le dîner. Dans la voiture, elle tint le carnet à plat sur ses cuisses et regarda défiler les haies, les entrées de champs, les deux ou trois lampes des maisons isolées.

Dans sa chambre, elle laissa le vrai carnet de notes dans le cartable, en bas, contre le mur. Elle ne le déchira pas. Elle ne le cacha pas non plus. Il était simplement à sa place : un papier qui parlait d'un mardi matin de février.

Elle posa l'autre carnet sur la table de nuit, sous la lampe. Elle l'ouvrit à la page de Solange, la relut encore une fois, puis tourna à la page suivante, qui était blanche, et écrivit sa première phrase avec application, en s'appuyant sur le dos d'un livre :

Tante Solange remue sa tisane longtemps après que le sucre a fondu, parce que ça l'aide à écouter.

Elle relut. C'était exact. Personne d'autre au monde ne le savait.

Elle éteignit la lampe. Le lit était frais, la maison faisait ses bruits du soir, la tuyauterie, une porte, quelqu'un qui rangeait une assiette.

Dans le noir, Mahaut pensa qu'il existait quelque part, dans un tiroir de buffet, sous des nappes, des centaines de phrases sur des enfants devenus grands, et que pas une seule ne parlait de notes. Elle trouva que cela faisait beaucoup de gens sauvés par une ligne de crayon.

Sa main était encore posée sur la couverture de toile du carnet. Elle la laissa là.

Le merle s'était tu depuis longtemps. La chambre se remplissait doucement de sommeil, comme un verre qu'on remplit sans regarder, et Mahaut n'attendit pas qu'il déborde pour dormir.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Elle s'adresse aux enfants de 9 ans et plus, à l'âge où les notes commencent à ressembler à un jugement sur soi.

Pour quelle situation lire cette histoire ?

Pour un enfant qui se sent nul en classe, qui n'ose plus lever la main ou qui rapporte un carnet décevant. Le découragement y est accueilli, jamais grondé.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 9 à 10 minutes à voix haute, avec une fin très calme qui accompagne l'endormissement.

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