La cabane qu'on ne peut pas emporter

Âge : 9 ans et plus
Temps de lecture : ~ 7 minutes
Publié le :

La corde à nœuds pendait à la même branche que d'habitude, et Adélie la connaissait si bien qu'elle aurait pu monter les yeux fermés. Nœud du genou. Nœud de la ceinture. Nœud de l'épaule. Puis la main gauche sur la planche grise, celle qui bouge un peu mais qui tient depuis quatre ans.

Elle s'assit à sa place, le dos contre le tronc, les pieds dans le vide au-dessus du lavoir. En bas, l'eau faisait son petit bruit de vaisselle tranquille. L'air sentait le saule mouillé et la pierre.

Odilon arriva plus tard, avec deux pommes dans les poches et une lampe de poche dont le verre était fendu. Il monta sans se presser, s'assit à sa place à lui, en face, et ne dit rien pendant un moment. Il savait très bien pourquoi ils étaient là ce soir.

Dans deux jours, un camion se garerait devant la maison d'Adélie. On chargerait la commode, les cartons, le vélo, et la voiture partirait derrière le camion sur la route du bas. Après cela, plus personne ne monterait la corde à nœuds du côté droit.

— On pourrait la démonter, dit Adélie.

— Démonter quoi ?

— Tout. Les planches, le toit, l'échelle. Papa dit qu'il reste de la place dans le camion, à côté de l'établi. On la remonterait là-bas, il y a un arbre dans la cour.

Odilon regarda le plancher de la cabane, ses clous, ses traits de crayon, la tache noire à l'endroit où ils avaient posé une casserole brûlante l'été des expériences.

— Si tu emportes les planches, dit-il enfin, tu emportes des planches.

L'inventaire

Adélie ne répondit pas tout de suite, parce qu'il avait raison et que c'était agaçant.

— Alors on fait quoi ?

— L'inventaire, dit Odilon.

Il sortit de sa poche une enveloppe pliée en quatre et le crayon très court, taillé au couteau, qui vivait dans la boîte à biscuits. Il posa l'enveloppe sur son genou.

— On écrit tout. Comme ça, la cabane existe deux fois : ici, et sur le papier.

Ils commencèrent. Adélie disait, Odilon écrivait, et il fallait être précis, c'était la règle.

Une boîte à biscuits en fer, avec le couvercle qui grince. Dedans : quatorze billes, dont une œil-de-chat ébréchée qu'on ne joue plus parce qu'elle porte chance. Un bout de miroir de la taille d'une main, pour envoyer des éclats de soleil jusqu'à la lucarne d'Odilon, trois éclats pour « viens », deux pour « pas maintenant ». Le carnet des orages, avec la date et la durée de chaque orage depuis deux ans, et la mention très fort soulignée deux fois pour celui d'août dernier. Un clou tordu qui sert à accrocher les vestes. Un cadenas rouillé qui ne ferme plus, et la clé qui n'ouvre rien, celle qu'ils avaient trouvée dans la vase du lavoir et dont ils avaient décidé, un jour, qu'elle était la clé de la cabane.

Et la planche des tailles.

C'était une planche du fond, sous la fenêtre sans vitre. Chaque printemps, ils s'y adossaient à tour de rôle et l'autre traçait un trait au crayon avec la date. Il y avait huit traits. Les quatre premiers étaient à peu près à la même hauteur, les autres montaient en escalier.

— Celle-là, dit Adélie, je la veux.

— Non, dit Odilon.

Il ne le dit pas méchamment. Il le dit comme on énonce quelque chose d'évident, en continuant d'écrire.

— Au printemps, j'ajoute un trait pour moi. Et j'ajoute le tien à côté, avec un A. Tu m'écriras ta taille. Si tu emportes la planche, il n'y aura plus d'endroit pour la mettre.

Adélie sentit sa gorge devenir étroite. Elle regarda l'eau du lavoir, très fort, pour ne pas regarder autre chose.

— Ça ne sera pas pareil, dit-elle.

— Non, dit Odilon. Ça ne sera pas pareil.

Il n'essaya pas de lui expliquer que ce serait bien quand même. Il posa juste le crayon et attendit, et quand elle pleura, il ne dit pas ne pleure pas. Il dit :

— Tu peux. Ça n'abîme pas le bois.

La règle des cabanes

Quand elle eut fini, elle avait chaud aux joues et le nez qui coulait, et elle se sentait étonnamment légère, comme après avoir couru.

— Bon, dit Odilon. Maintenant, la règle.

— Quelle règle ?

— La règle des cabanes qu'on ne peut pas emporter. Il faut bien qu'il y en ait une, personne ne l'a écrite.

Il retourna l'enveloppe et écrivit, en haut, en majuscules maladroites : RÈGLE. Puis ils la fabriquèrent ensemble, en discutant chaque point comme des gens sérieux.

Un : celui qui reste entretient. Une planche neuve par printemps, la corde changée dès qu'elle grince, les feuilles balayées du toit en novembre.

Deux : celle qui part envoie sa taille au printemps, et le carnet des orages continue des deux côtés, chacun chez soi, avec la date et la durée.

Trois : personne d'autre ne monte sans que les deux soient d'accord. Odilon proposa une exception pour sa petite sœur, qui savait déjà grimper et qui ne dirait rien à personne. Accordé.

Quatre : on ne la démonte jamais. Quand elle tombera, un jour, elle tombera toute seule, et on la laissera par terre, et l'endroit s'appellera quand même la cabane.

— Il en manque une, dit Adélie.

— Vas-y.

— Cinq : elle n'est pas à celui qui est dedans. Elle est à ceux qui savent où elle est.

Odilon écrivit. Il souffla sur le crayon, referma l'enveloppe, et la glissa dans la boîte à biscuits, entre les billes et le bout de miroir.

Ensuite il prit le cadenas rouillé d'un côté, la clé qui n'ouvre rien de l'autre, et il tendit la clé à Adélie.

— Toi, la clé. Moi, le cadenas. Ils ne servent à rien, alors ils ne peuvent pas se casser.

Elle la mit dans sa poche. Elle était froide, et lourde pour une si petite chose.

Le saule dans le noir

Le ciel avait tourné au bleu profond pendant qu'ils écrivaient. Les hirondelles avaient laissé la place aux chauves-souris, qui passaient au-dessus du lavoir sans faire un bruit. L'eau, en bas, s'était éteinte.

Ils redescendirent. Odilon en dernier, comme toujours, parce qu'il tirait la corde de côté pour qu'elle ne pende pas dans le vide.

Ils se dirent au revoir devant le portail, très vite, comme on ferme une porte quand il y a du vent. Ce n'était pas encore le vrai au revoir. Le vrai serait dans deux jours, et il serait affreux, et ils le savaient tous les deux.

Dans sa chambre, Adélie s'allongea sur le matelas posé par terre, au milieu des cartons. Les murs étaient nus. À la place de son affiche, il restait un rectangle de papier peint plus clair, et quatre trous de punaise. Sa fenêtre était ouverte parce qu'il faisait doux.

Elle serra la clé dans sa main, sous le drap.

Elle pensa au saule, en bas, dans le noir. À la corde à nœuds qui pendait toute seule. À la boîte à biscuits qui refroidissait avec les quatorze billes, l'enveloppe, la règle en cinq points. À la planche des tailles qui attendait tranquillement le printemps prochain.

Rien de tout cela n'avait besoin d'elle cette nuit. C'était une drôle de pensée, et elle ne faisait pas mal.

Le vent passa dans le saule et le saule fit ce bruit qu'il fait, un long froissement lent, comme quelqu'un qui tourne les pages d'un livre sans le lire.

La cabane tenait. Elle tiendrait demain aussi.

Adélie desserra les doigts, laissa la clé glisser sur le drap, et s'endormit avant la fin du froissement.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Elle est écrite pour les enfants de 9 ans et plus, à l'âge où l'on comprend qu'un départ ne s'annule pas et qu'il faut apprendre à le porter.

Pour quelle situation lire cette histoire ?

Pour un enfant qui déménage, change d'école ou doit laisser un ami derrière lui. La tristesse y est nommée et accueillie, jamais grondée.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 9 à 10 minutes à voix haute, avec un dernier tiers très calme qui accompagne l'endormissement.

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