Le violon qui jouait tout seul
La première fois que Colette entendit la musique, elle crut qu'elle rêvait déjà.
C'était un soir d'août, dans la grande maison de vacances aux volets bleus, celle où toute la famille se retrouve chaque été. Colette venait de se coucher dans la chambre du haut, celle qui sent la lavande et le vieux bois. Et là, à travers le plafond, elle entendit un violon.
Une musique très douce, un peu hésitante, qui montait et descendait comme une balançoire au ralenti. Trois notes qui grimpent, deux notes qui glissent, et une longue note tenue, tremblante, comme un fil d'or.
Le plus étrange, c'était que Colette connaissait cette musique. Elle la connaissait sans savoir d'où, comme on connaît l'odeur de la pluie. Quelque part au fond d'elle, la mélodie avait une place déjà creusée, exactement à sa taille.
Au-dessus de sa chambre, il n'y avait que le grenier.
Et dans le grenier, il n'y avait personne.
La musique du grenier
Le lendemain soir, la musique revint. Trois notes qui grimpent, deux notes qui glissent, le fil d'or. Colette resta longtemps les yeux ouverts à l'écouter, le cœur tout drôle — pas effrayé, non : ému, comme quand quelqu'un qu'on aime vous regarde dormir.
Le troisième soir, elle prit sa décision, sa lampe de poche et ses chaussons, dans cet ordre.
L'escalier du grenier était raide et craquait sous chaque pas, mais il craquait gentiment, comme un vieux monsieur qui se racle la gorge. Colette poussa la trappe.
Le grenier était plein de lune. Elle entrait par la lucarne et posait un grand rectangle argenté sur le plancher, les malles, les cadres retournés et la cage à serins vide. Et la musique était là, toute proche maintenant, si douce que Colette retint son souffle.
Dans le rectangle de lune, posé sur une malle, il y avait un étui noir, ouvert. Et dans l'étui, un violon couleur de châtaigne jouait tout seul.
Ses cordes frémissaient sans archet, sans main, sans personne. Trois notes qui grimpent, deux notes qui glissent, le long fil d'or tremblant.
Colette s'approcha sur la pointe des chaussons. Elle n'avait pas peur. Comment avoir peur d'une berceuse ? Car c'était une berceuse, elle en était sûre à présent : ses pieds eux-mêmes voulaient se dandiner tout doucement, comme on berce.
Elle se pencha sur l'étui. Sur le couvercle, en lettres à moitié effacées, un nom était brodé dans le velours grenat : Mamette.
Mamette. C'était le nom que toute la famille donnait à l'arrière-grand-mère de Colette, la maman de son grand-père, qui avait vécu dans cette maison il y a très longtemps, quand les volets bleus étaient neufs.
Derrière Colette, une marche craqua. C'était Papi, en robe de chambre, ses cheveux blancs tout ébouriffés de sommeil. Il ne dit rien. Il regardait le violon, et ses yeux brillaient dans la lune.
— Papi… pourquoi il joue tout seul ?
Papi s'assit sur la vieille malle, tout près. Il écouta un long moment avant de répondre.
— Il ne joue pas tout seul, ma Colette. Il répond.
La berceuse de Mamette
Papi caressa le bois du violon, doucement, comme on caresse une joue.
— C'était le violon de Mamette. Chaque soir, quand j'étais petit — aussi petit que toi —, elle montait me jouer cette berceuse. Trois notes qui grimpent, deux notes qui glissent, et la longue note dorée pour finir. Elle disait : « Je te la joue jusqu'à ce que tes yeux ferment boutique. »
Il sourit dans le noir argenté.
— Un violon, c'est du bois vivant, tu sais. Quand on lui joue la même musique pendant des années, la musique reste dedans, comme le parfum reste dans une armoire. Les luthiers — ce sont les artisans qui fabriquent les violons — disent que le bois a de la mémoire. Il suffit d'un rien pour la réveiller : un souffle d'air de la lucarne, la chaleur d'août, une corde qui frémit… et le violon se souvient tout haut.
— Mais pourquoi maintenant ? Pourquoi ce soir ?
Papi regarda Colette longuement.
— Peut-être parce que tu dors juste en dessous, dans son ancienne chambre. Tu sais comment Mamette appelait cette berceuse ? « La chanson pour Colette. » C'était le prénom de sa petite sœur, à qui elle la jouait déjà, bien avant moi. Et c'est pour cela que tu portes ce prénom, ma puce. La musique t'a reconnue, tout simplement.
Alors Colette comprit pourquoi la mélodie avait une place creusée en elle, exactement à sa taille. C'était une chanson de famille. Elle avait voyagé de sœur en frère, de grand-mère en petit-fils, en attendant patiemment, dans le bois couleur de châtaigne, la prochaine paire d'oreilles de la famille.
— Papi… tu sais encore la jouer ?
Papi hésita. Ses doigts remuèrent tout seuls, comme s'ils comptaient de très vieux souvenirs. Puis il souleva le violon, si délicatement qu'on aurait dit qu'il portait un oiseau endormi. Il le cala sous son menton. Il prit l'archet resté dans l'étui.
Et il joua.
Un peu rouillé d'abord, puis de mieux en mieux. Trois notes qui grimpent. Deux notes qui glissent. Le violon ronronnait de bonheur, on l'entendait bien, et la lune écoutait par la lucarne.
Colette posa sa tête contre l'épaule de Papi. La berceuse tournait, tournait, douce comme le velours grenat.
Ses paupières devinrent lourdes.
— Ferme boutique, ma Colette, chuchota Papi entre deux notes. Je te la joue jusqu'au bout.
Elle ne sut jamais comment elle était redescendue dans son lit. Elle se souvenait seulement de la longue note dorée, du parfum de lavande, et d'un baiser léger sur son front — un baiser un peu râpeux de Papi, ou un baiser de musique, qui peut savoir.
Depuis ce soir-là, le violon habite en bas, près de la cheminée, et chaque été il rejoue pour toute la famille.
Mais parfois, les nuits d'août très calmes, quand la maison entière dort, il fredonne encore tout seul, tout bas, dans son étui de velours.
Trois notes qui grimpent. Deux notes qui glissent. Un long fil d'or.
C'est Mamette qui borde la maison.
Chut. Ferme boutique, toi aussi.
Dors.
Fin