Le grenier des quatre saisons
La maison de sa grand-tante avait une porte que personne ne montrait aux invités : une porte basse, au bout du couloir du premier, avec une clé plate accrochée à côté par une ficelle.
Aubépine dormait là depuis trois nuits, et depuis trois nuits elle regardait cette porte en se disant que ce n'était sûrement rien. Un placard à balais. Des valises.
Le quatrième soir, sa grand-tante Hortense décrocha la clé et la lui mit dans la main.
— Tu tombes bien, dit-elle. Ce soir, j'ai besoin de deux paires de bras. Et il faut que ce soit fait avant que la nuit tombe pour de bon.
Ce qu'il y avait sous le toit
L'escalier derrière la porte était raide comme une échelle. En haut, ça sentait la poussière chaude, le bois et un peu la pomme.
Le grenier était immense et presque vide. Il n'y avait pas de meubles, pas de cartons, pas de vieux jouets. Il y avait, posées en carré sous la charpente, quatre malles.
Elles étaient toutes les quatre en bois cerclé de fer, de la même taille, mais on n'aurait pas pu les confondre. La première était pâle, presque blanche, et couverte d'une fine buée, comme une carafe sortie du puits. La deuxième était verte, avec des taches de mousse dans les rainures. La troisième avait la couleur des tuiles à trois heures de l'après-midi et paraissait tiède, même de loin. La quatrième était brune, cabossée, et une odeur de champignon et de feuille mouillée s'échappait de son couvercle.
Aubépine comprit avant qu'on lui explique.
— L'hiver, dit-elle en pointant du doigt. Le printemps. L'été. Et…
— Et l'automne, dit Hortense. Qui attend son tour depuis le mois de juin, et qui commence à s'impatienter. Tu sens comme il pousse contre le couvercle ?
C'était vrai : la malle brune faisait un petit bruit régulier, comme une casserole avec un couvercle mal posé.
— On ne peut pas ouvrir deux malles en même temps, dit la grand-tante. Sinon les saisons se mélangent, et tu as de la neige sur les tomates, et ce n'est bon pour personne. Donc : d'abord on range l'été. Ensuite on sort l'automne. Dans cet ordre-là, et avant la nuit.
Ranger l'été
Elles s'agenouillèrent devant la malle couleur de tuile. Hortense souleva le couvercle, et une bouffée d'air chaud monta au visage d'Aubépine, avec dedans du sel, de la pierre sèche et de la poussière de chemin.
À l'intérieur, l'été était rangé comme du linge : des choses pliées, empilées, avec du papier de soie entre les épaisseurs.
— Ce qui traîne encore dehors, il faut le rapporter là-dedans, expliqua Hortense. C'est tout le travail. L'été laisse toujours des affaires partout, comme un enfant qui part en courant.
Alors elles firent la tournée du grenier, et ce fut la partie la plus étrange de la soirée, parce que les affaires de l'été étaient bel et bien là, accrochées un peu partout sous les poutres, à traîner.
Aubépine décrocha, sur un clou, le chant sec des cigales, roulé serré comme une bobine de ficelle. Elle le posa dans la malle et il s'arrêta net, ce qui lui fit un curieux pincement au cœur.
Elle ramassa, dans un coin, la chaleur des dalles à sept heures du soir : c'était plat et lisse comme une pierre, et ça tenait dans la main longtemps.
Elle trouva l'ombre du figuier, pliée en huit, le goût du melon, dans un bocal, et le bruit des pieds nus qui courent sur le carrelage, qui ne voulait pas rentrer et qu'il fallut pousser un peu.
— Et ça ? demanda-t-elle.
Au fond, contre la cheminée, il y avait une longue chose dorée, très fine, comme un ruban.
— Ça, dit Hortense, c'est le soir qui dure jusqu'à dix heures. Range-le doucement. Celui-là, on le regrette tous.
Aubépine le plia en trois et le posa sur le dessus.
Puis elles rabattirent le couvercle. Il fit un clac profond, un peu triste, et la malle devint immédiatement plus fraîche sous la paume.
Sortir l'automne
La malle brune s'ouvrit toute seule dès qu'Hortense toucha la serrure.
Ce qui en sortit d'abord, ce fut du brouillard, plié comme un drap, qui se déroula tout seul et alla se coucher dans le pré par la lucarne, sans qu'on lui demande rien.
Ensuite vint l'odeur de terre mouillée, qu'Aubépine porta à deux mains, comme un plat trop plein. Puis un paquet de feuilles jaunes attachées par un élastique. Puis trois châtaignes dans leur bogue, dures et piquantes, qu'elle posa près de la lucarne, du côté du bois.
Au fond de la malle, il restait une chose noire et lourde, en gros tissu, comme un manteau.
— La nuit qui arrive plus tôt, dit Hortense. Vas-y. C'est celle qui rend service.
Aubépine la déplia. Elle était étonnamment douce, et sentait la laine et le bois de cheminée. Le tissu glissa entre ses doigts, tomba par la lucarne, et le grenier s'assombrit d'un coup, comme quand on souffle une bougie dans une grande pièce.
Elles restèrent là un moment sans bouger, à écouter.
Dehors, il ne faisait pas encore vraiment nuit ; il faisait automne. Le pré était plein de brouillard bas. Un merle rangeait ses affaires dans le lierre. L'air avait quelque chose de neuf, de propre, de frais sur les joues.
— Voilà, dit Hortense. C'est fait.
Elle referma la malle brune sans la verrouiller, parce qu'une saison en cours doit pouvoir sortir prendre l'air quand elle veut.
Elles redescendirent l'escalier raide, la clé plate dans la poche du tablier. En bas, il y avait de la soupe sur le feu — la première de l'année — et le bruit du bouillon était exactement le bon bruit.
Aubépine monta se coucher avec les mains encore un peu poussiéreuses. Sa chambre était plus sombre que les soirs d'avant, et pour la première fois elle eut envie de tirer la couverture jusqu'au menton.
Au-dessus d'elle, le grenier craquait doucement, comme une maison qui s'installe.
Elle pensa à la malle tiède, bien fermée, avec le chant des cigales roulé dedans et le long ruban doré posé par-dessus, qui attendrait tranquillement jusqu'à l'été prochain.
Elle pensa que tout était rangé, à sa place, dans le bon ordre.
Et sous la nuit toute neuve qu'elle avait dépliée elle-même, Aubépine s'endormit avant la fin de sa dernière pensée.
Fin