Le facteur des rêves en retard
À onze heures du soir, quand la dernière fenêtre du village s'éteint, un vélo sort de la remise derrière le lavoir. Il n'a pas de sonnette : une sonnette réveillerait tout le monde. Il a seulement un panier à l'avant, une sacoche de cuir à l'arrière, et Aurèle dessus, en manteau bleu, avec sa casquette enfoncée jusqu'aux sourcils.
Aurèle est facteur. Pas facteur de lettres : facteur de rêves. Les lettres, c'est le matin, c'est le travail des gens qui dorment la nuit. Lui, il fait la tournée d'après minuit, celle que personne ne voit.
Un rêve, dans sa sacoche, ressemble à une enveloppe grise très fine, à peine plus épaisse qu'une pelure d'oignon. Dessus, il y a un prénom et une fenêtre. Ni rue, ni numéro : une fenêtre. C'est plus sûr.
Ce soir-là, Aurèle soulève sa sacoche et fait « oh ! » tout bas.
Elle est lourde. Elle est même beaucoup trop lourde. Elle tire sur son épaule comme un seau plein.
— Évidemment, murmure-t-il. C'est la rentrée.
À la rentrée, tout le monde demande quelque chose. Un rêve de vacances qui recommence. Un rêve où on connaît déjà toutes les réponses. Un rêve où le cartable est léger. Aurèle a compté : cent quatorze enveloppes pour une seule nuit, et le jour se lève à six heures moins le quart.
Le choix de l'itinéraire
Il pose la sacoche sur le muret et réfléchit, ce qui est la partie la plus difficile de son métier.
Il y a deux chemins pour faire le village.
Le premier passe par la route des champs. Elle est plate, large, facile, et elle dessert toutes les maisons dans l'ordre — mais elle fait sept kilomètres de trop, parce qu'elle contourne la colline au lieu de la monter.
Le second passe par le sentier des noyers, droit dans la pente. C'est très court. C'est aussi très raide, et avec cent quatorze rêves sur le porte-bagages, Aurèle sait exactement ce qui l'attend : il poussera son vélo à la main en soufflant comme un phoque.
Alors il choisit une troisième solution, celle des facteurs de nuit expérimentés : l'itinéraire par le poids.
— Les plus lourds d'abord, dit-il, et en descente.
Il trie ses enveloppes sur le muret, à la lueur de la lune, en petits tas. Les rêves de dessert et de grands escaliers en bas de la pile, les rêves légers — les rêves de plume, de nuage, de flaque — tout en haut. Puis il remonte en selle, et il descend la rue du Four sans pédaler une seule fois.
La tournée commence bien. Une enveloppe glissée sous la fenêtre entrouverte de Sylvain, qui rêve trois secondes plus tard qu'il joue du tambour dans une fanfare de canards. Une autre pour Bérénice, qui sourit dans son sommeil et se retourne du côté du mur. Une pour le boulanger, une pour la vieille dame du numéro douze, deux pour les jumeaux de la ferme du haut, qui rêvent toujours de la même chose et qu'il faut donc servir en même temps, sinon ils se disputent jusqu'au matin.
Il y a bien un petit accident, vers minuit et demi, comme presque chaque nuit : une enveloppe s'échappe de la pile en haut de la côte, tourne deux fois sur elle-même et se glisse sous la porte du poulailler. Aurèle freine, descend, écoute. À l'intérieur, une poule rêve à voix haute qu'elle sait faire du vélo. Il n'y a rien à faire ; on ne reprend jamais un rêve déjà commencé, c'est la première règle du métier. Aurèle note la chose sur son carnet, à la page « à réparer demain », et repart en pouffant dans son col.
À une heure du matin, il a livré trente rêves, et sa sacoche n'est pas plus légère. À trois heures, il en a livré quatre-vingts, et elle est toujours aussi lourde.
C'est là qu'il commence à s'inquiéter un peu.
Le rêve qui restait au fond
À quatre heures et demie, il glisse la centième enveloppe sous le volet de la maison bleue. À cinq heures, il livre le rêve de la chatte du presbytère, qui a droit au même traitement que tout le monde. À cinq heures vingt, il n'a plus rien à distribuer.
Et pourtant la sacoche pèse encore.
Aurèle s'arrête au bord de l'abreuvoir. Le ciel, du côté de l'est, a cette couleur grise qui n'est pas encore de la lumière mais qui y pense sérieusement. Un coq s'étire quelque part sans oser encore.
Il ouvre la sacoche en grand, retourne la doublure, secoue.
Une enveloppe tombe dans l'herbe. Une seule. Épaisse comme un coussin, cornée aux quatre coins, un peu jaunie sur les bords, comme si elle voyageait depuis longtemps.
Aurèle lit le prénom dessus. Puis il le relit.
« Aurèle. Fenêtre du haut, maison du lavoir. »
Il reste un moment sans rien dire, la casquette de travers.
Car voilà le secret que tous les facteurs de nuit apprennent un jour, et qu'aucun n'oublie ensuite : un rêve distribué ne pèse rien du tout. Un rêve gardé pour soi, en revanche, s'alourdit chaque nuit un peu plus. Celui-là attendait au fond de la sacoche depuis des semaines, sous les autres, bien sage, pendant qu'Aurèle pédalait pour tout le monde.
— Bon, dit-il. Dernière livraison.
Il remonte la rue du Lavoir à pied, en poussant son vélo, sans se presser. Ce n'est plus la peine de se presser : sa sacoche est vide et le jour n'est pas tout à fait là. Le brouillard s'installe sur le pré comme une couverture qu'on déplie. Les hirondelles dorment encore, serrées sur le fil, la tête sous l'aile.
Il range le vélo dans la remise. Il accroche le manteau bleu au clou. Il monte l'escalier de bois, une marche, deux marches, en évitant celle qui grince.
Dans sa chambre, il pose l'enveloppe sur l'oreiller, à côté de sa joue, comme on la glisserait sous la fenêtre de quelqu'un d'autre.
— Bonne nuit, facteur, dit-il.
Dehors, très loin, le premier oiseau essaie une note et se rendort.
L'enveloppe s'ouvre toute seule, sans un bruit, et Aurèle rêve enfin de ce qu'il attendait depuis longtemps : une route toute droite, une descente qui n'en finit pas, et personne qui l'attend, nulle part, avant très longtemps.
Fin