La veilleuse et la première nuit d'école

Âge : 6-9 ans
Temps de lecture : ~ 6 minutes
Publié le :

Je suis un champignon. Pas un vrai : je ne pousse pas dans les bois, je m'allume. J'ai un pied blanc, un chapeau rouge à pois, et à l'intérieur une petite ampoule qui fait une lumière couleur de miel.

On m'a posée sur l'étagère, devant la fenêtre. C'est le meilleur endroit de la maison. De là, je vois le lit, la porte, le tapis, et de l'autre côté de la vitre toute la place du village — les platanes, la fontaine, et le portail vert de l'école juste en face.

La petite qui dort dans ce lit s'appelle Zélie. C'est elle qui m'a donné mon nom : Girolle. Je le trouve très bien.

Ce soir, Zélie est rentrée sans rien raconter. Elle a mangé trois bouchées de gratin. Elle a mis son pyjama à l'envers et elle ne s'en est même pas aperçue. Puis elle s'est couchée, elle a tiré la couverture jusqu'à son menton, et elle a dit, tout bas, pour personne :

— Ma journée était ratée.

Alors j'ai fait ce que font les veilleuses quand c'est nécessaire. J'ai baissé un peu ma lumière, et j'ai parlé.

Nous parlons, tu sais. Pas fort. Juste assez pour être entendues par une oreille posée sur un oreiller.

— Ratée ? j'ai dit. Ce n'est pas ce que j'ai vu.

Zélie a ouvert un œil. Puis les deux.

— Tu as vu quoi ?

— Toute la journée. Enfin, tout ce qui se passait dehors. Je n'ai pas vu la classe, je ne vois pas à travers les murs. Mais la cour donne sur la place, et moi, je ne fais rien d'autre que regarder. Tu veux que je te raconte ?

Zélie a hoché la tête sur l'oreiller, ce qui fait un bruit de sable.

Ce que j'ai vu à huit heures et demie

À huit heures et demie, j'ai vu quelqu'un traverser la place avec un cartable trop grand pour son dos.

Ce quelqu'un marchait le dos bien droit. Il tenait la main de sa mère jusqu'à la fontaine, et puis, arrivé à la fontaine, il l'a lâchée tout seul, sans qu'on le lui demande.

— Ça, ai-je dit, c'est la chose la plus courageuse que j'aie vue de toute l'année. Et j'ai vu beaucoup de choses, depuis cette fenêtre.

— Je tremblais, a dit Zélie.

— Je sais. J'ai vu ta main. Elle tremblait, et elle a fait au revoir quand même. Tu t'es même retournée vers la fenêtre pour me saluer, moi, une veilleuse éteinte sur une étagère. Le courage, ce n'est pas d'avoir les mains tranquilles. C'est de les lever pendant qu'elles tremblent.

Zélie a réfléchi. Puis elle a dit :

— Après, j'ai renversé la carafe d'eau sur la table.

— Ça, je ne l'ai pas vu. Une veilleuse ne voit pas tout. Mais dis-moi : est-ce que quelqu'un s'est fâché ?

— Non. La maîtresse a dit que la carafe était trop pleine et qu'on allait chercher une éponge ensemble.

— Alors ce n'est pas un souvenir de journée ratée. C'est un souvenir d'éponge.

Ce que j'ai vu à la récréation

À dix heures, le portail vert s'est ouvert et la cour s'est remplie d'un seul coup, comme une baignoire.

J'ai cherché ta veste bleue. Je l'ai trouvée contre le mur, près du grand tilleul. Tu étais debout, toute seule, les mains dans les manches.

— Tu vois, a dit Zélie. Personne ne voulait jouer avec moi.

— Attends. Tu es restée là un moment, c'est vrai. J'ai compté : le temps que l'ombre du platane avance de deux carreaux. Ce n'est pas si long, même si de l'intérieur ça doit paraître énorme.

Et puis un garçon avec un bonnet bleu est passé devant toi en marchant à quatre pattes. Il cherchait quelque chose par terre, il avait l'air désespéré. Tu t'es accroupie, et tu as regardé sous le banc. C'est toi qui as trouvé sa bille. Une bille verte, je l'ai bien vue briller quand tu l'as levée.

— C'était Lubin, a dit Zélie. Il l'avait perdue dans les graviers.

— Après, vous êtes restés côte à côte sur le banc, et vous avez compté les pigeons de la fontaine. Il y en avait sept, puis un s'est envolé, et vous avez ri tous les deux en même temps. J'étais éteinte, mais je peux te dire que d'ici, un rire, ça se voit.

Zélie a souri dans le noir. Une veilleuse reconnaît un sourire, même dans le noir : la respiration change.

Ce que j'ai vu au portail

À la fin de l'après-midi, le portail s'est ouvert encore une fois.

J'ai vu un tout petit, beaucoup plus petit que toi, qui pleurait parce que son bonnet était tombé dans une flaque. Il y avait des grands autour, mais personne ne s'en occupait. Toi, tu as ramassé le bonnet, tu l'as essoré dans tes mains, et tu le lui as rendu.

Ensuite, la maîtresse a posé sa main sur ton épaule et elle t'a dit quelque chose. Je n'entends pas à travers la vitre, mais je sais lire les dos. Le tien s'est redressé d'un coup.

— Elle a dit : « À demain, Zélie. » Elle savait déjà mon nom.

— Voilà. Et sur les marches, ton Lubin s'est retourné pour te faire signe. Deux fois.

Zélie est restée silencieuse un moment. Dehors, la place était vide. La fontaine faisait son bruit de fontaine, celui qui ne s'arrête jamais et qu'on n'entend que la nuit.

— Alors ma journée n'était pas ratée, a dit Zélie.

— Ta journée était pleine, ai-je dit. Simplement, tu n'en avais gardé que les trois secondes les plus difficiles. Ça arrive à tout le monde le premier jour. On garde la carafe et on oublie la bille.

— Girolle… tu regarderas encore, demain ?

— Je regarderai. Je ne sais rien faire d'autre, et j'aime bien ça.

Zélie s'est tournée sur le côté, la joue au creux de son coude. Elle a tiré la couverture. Son pyjama était toujours à l'envers, mais ce n'était plus grave du tout.

Je l'ai entendue respirer plus lentement, puis plus lentement encore.

Alors j'ai baissé ma lumière, un tout petit point après l'autre, comme on descend un escalier sans bruit. Le chapeau rouge est devenu orange, l'orange est devenu doré, le doré est devenu presque rien.

Il ne restait plus qu'une lueur grande comme une pièce de monnaie, juste ce qu'il faut pour retrouver la porte si on la cherche.

Dehors, un dernier volet s'est fermé sur la place. Le portail vert attendait demain, tranquillement, sans rien dire à personne.

Dors bien, Zélie. Demain, je regarderai tout, et ce soir encore, je te raconterai le meilleur.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Elle est écrite pour les enfants de 6 à 9 ans, en particulier au moment de la rentrée et des premiers jours d'école.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 7 à 8 minutes à voix haute, avec une fin très calme qui aide à s'endormir.

Que raconte cette histoire ?

Une veilleuse relit la journée de l'enfant depuis la fenêtre et lui montre tout le courage et l'amitié qu'elle n'avait pas remarqués.

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