Suzette et le peuple des lucioles

Âge : 6-9 ans
Temps de lecture : ~ 6 minutes
Publié le :

Le grand coup de vent arriva un mardi, juste après le dîner. Il secoua le cerisier, fit valser trois torchons sur le fil à linge, renversa l'arrosoir de Suzette, et repartit comme il était venu, en claquant la porte du ciel derrière lui.

— Quel malpoli, dit la maman de Suzette en ramassant les torchons.

Suzette, elle, ne dit rien. Elle regardait le fond du jardin, là où la prairie descend vers le vieux mur. Et elle fronça les sourcils.

D'habitude, à cette heure-ci, le fond du jardin scintillait. Des dizaines de petites lumières vertes et dorées s'allumaient entre les hautes herbes : les lucioles. Suzette les observait chaque soir d'été depuis la fenêtre de sa chambre, et elle avait décidé depuis longtemps que c'était un village — le village du peuple des lucioles, avec ses ruelles d'herbe, ses places de pâquerettes et ses lampadaires vivants.

Mais ce soir, après le passage du vent malpoli, le fond du jardin était tout noir.

Pas une lumière. Pas une seule.

Le village éteint

Suzette enfila son gilet et descendit la prairie, sa lampe de poche à la main — mais voilée d'un mouchoir, car elle savait que les lucioles n'aiment pas les grosses lumières brutales.

Arrivée près du vieux mur, elle s'accroupit dans l'herbe humide. Et elle entendit un tout petit bruit. Un bruit de chagrin minuscule, comme des dizaines de soupirs de la taille d'une graine.

— Il y a quelqu'un ? chuchota Suzette.

Une voix fluette lui répondit, tout près de son genou.

— Il y a tout le monde, hélas. Tout le monde, et plus personne d'allumé.

Sur une feuille de plantain se tenait une luciole éteinte. On aurait dit un tout petit scarabée gris, avec des antennes tristes et une lanterne froide au bout du ventre.

— Je m'appelle Lumignon, dit-elle. Je suis l'allumeuse en chef du village. Enfin… je l'étais. Le grand vent a soufflé toutes nos lumières d'un coup, comme des bougies d'anniversaire. Et une luciole ne peut pas se rallumer toute seule, mademoiselle. C'est notre secret et c'est notre ennui : notre lumière ne s'allume que de l'extérieur, par la chaleur d'une gentillesse.

— La chaleur d'une gentillesse ? répéta Suzette.

— Oui. Un mot doux, un geste tendre, un merci sincère. C'est notre étincelle à nous. D'habitude, quand une lumière s'éteint, une voisine allumée vient la rallumer en lui disant quelque chose de gentil. Mais quand tout le village s'éteint d'un coup…

Lumignon n'acheva pas sa phrase. Dans le noir, les soupirs minuscules soupirèrent de plus belle. Sans lumières, pas de bal du soir, pas de patrouille pour raccompagner les vers luisants perdus, pas de village.

Suzette réfléchit très fort. Puis elle sourit.

— Lumignon… et moi ? Est-ce que ma gentillesse à moi pourrait marcher ?

Les antennes de Lumignon se redressèrent d'un coup.

— Une gentillesse d'enfant ? Mais c'est la plus chaude de toutes ! Seulement, il faudrait me la dire pour de vrai. Les fausses gentillesses, ça fait de la lumière de mensonge, ça grésille et ça s'éteint tout de suite.

Suzette approcha son visage tout près de la feuille de plantain. Elle regarda la petite luciole grise, son air courageux, sa lanterne froide, et elle dit, sans réfléchir, parce que c'était vrai :

— Je te trouve très courageuse d'être restée pour t'occuper des autres au lieu de pleurer dans ton coin.

Il y eut un silence d'une demi-seconde.

Puis la lanterne de Lumignon s'alluma.

Une belle lumière verte et dorée, ronde, tremblante, qui fit reculer la nuit tout autour de la feuille de plantain. Dans l'herbe, tous les soupirs s'arrêtèrent d'un coup.

De lumière en lumière

— Vite ! s'écria Lumignon, toute rallumée. À moi de jouer ! Une luciole allumée peut en rallumer d'autres — et crois-moi, j'ai des gentillesses en retard !

Elle fila comme une étincelle jusqu'à deux lucioles éteintes, blotties sous une pâquerette.

— Capucine, ta soupe de rosée est la meilleure du village ! Et toi, Grelot, personne ne chante faux aussi joliment que toi !

Deux lumières s'allumèrent en riant. Puis ces deux-là s'envolèrent chacune de leur côté, et en rallumèrent deux autres. Qui en rallumèrent deux autres. Qui en rallumèrent deux autres encore.

Suzette, assise dans l'herbe, regardait la lumière se propager — c'est le mot exact, se propager : s'étendre de proche en proche, comme des ronds dans l'eau, sauf qu'ici les ronds étaient dorés et disaient des compliments. Quatre lumières, puis huit, puis seize, puis trop pour compter. Les gentillesses fusaient dans tous les sens :

— Merci d'avoir gardé mes petits pendant l'orage ! — Ta lumière éclaire mieux que la lune, parole ! — C'est toi qui m'as appris à voler, je ne l'ai jamais oublié !

Et à chaque phrase vraie, une lanterne s'allumait, et le village grandissait dans la nuit.

Bientôt, toute la prairie scintilla, du cerisier jusqu'au vieux mur. C'était encore plus beau qu'avant le coup de vent, trouva Suzette, parce que maintenant elle savait de quoi ces lumières étaient faites.

Lumignon revint se poser sur son genou, essoufflée et brillante.

— Village rallumé, mademoiselle. Et tout ça grâce à une seule gentillesse. La tienne. Retiens bien ça : on n'est jamais trop petit pour être la première lumière.

Le village des lucioles offrit à Suzette un bal en son honneur, le plus doux des bals : des lumières qui dansent lentement entre les herbes, sans musique, ou alors une musique si fine que seuls les brins d'herbe l'entendent.

Puis il se fit tard.

Une à une, les lumières du village se firent plus tranquilles. Les lucioles bordaient leurs petits dans des berceaux de mousse.

Suzette remonta la prairie, doucement, pour ne rien bousculer.

De la fenêtre de sa chambre, elle regarda une dernière fois le fond du jardin. Le village veillait, paisible, comme une poignée d'étoiles tombées dans l'herbe.

Sur la vitre, une petite lueur se posa un instant. Lumignon, venue dire bonsoir.

— Dors bien, première lumière, chuchota la luciole à travers le carreau.

Suzette se glissa sous son drap. Elle ferma les yeux.

Derrière ses paupières, des dizaines de petites lumières douces continuaient de danser, de plus en plus lentement, de plus en plus tendrement.

Une gentillesse en allume deux autres, pensa-t-elle en bâillant.

Et elle s'endormit, toute chaude, comme une lanterne heureuse au milieu du village de la nuit.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Cette histoire d'amitié et d'entraide convient aux enfants de 6 à 9 ans.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 8 minutes à voix haute, avec un final tout en lumières douces pour appeler le sommeil.

Quel est le message de cette histoire ?

Que la gentillesse se propage : chaque petite lumière qu'on rallume chez quelqu'un en rallume d'autres autour.

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