Le sac de cauchemars

Âge : 6-9 ans
Temps de lecture : ~ 5 minutes
Publié le :

Ça faisait quatre nuits que ça durait.

Achille se réveillait toujours à la même heure, vers trois heures, avec le cœur en train de courir. Il ne se rappelait jamais tout : un couloir qui n'en finissait pas, une porte qu'il fallait absolument retrouver, l'impression d'avoir oublié quelque chose d'énorme. Ensuite, il restait assis dans son lit, et sa chambre lui paraissait beaucoup trop grande.

Cette nuit-là, il est allé à la fenêtre. Juste pour regarder la rue, les toits, la boîte aux lettres — des choses solides, qui ne bougent pas.

Et il a entendu les roues.

Le bruit des roues

Un bruit de bois sur les pavés, lent, tranquille : gni, gni, gni.

En bas, une femme remontait la rue avec une charrette à bras. Elle était vieille et petite, avec un fichu sur la tête et un tablier gris. Elle s'arrêtait devant chaque porte, se penchait, ramassait quelque chose sur le pas, et le posait dans la charrette.

Elle ramassait des sacs. De petits sacs de toile, gros comme des pains, tous fermés par une ficelle.

Achille a ouvert la fenêtre sans faire de bruit.

— Madame ?

La femme a levé la tête. Elle n'a pas eu l'air surprise du tout.

— Tiens, a-t-elle dit. Un réveillé.

— Qu'est-ce que vous ramassez ?

— Les sacs. Je suis la chiffonnière de la nuit. Je passe entre trois et quatre heures, tous les jours. — Elle a montré la rue avec le menton. — Il y en a plus qu'on croit.

Achille a regardé son propre pas de porte, tout en bas.

— Nous, on n'en a pas.

— Non, a dit la femme. Vous ne savez pas encore.

Elle a posé les bras de sa charrette. Elle a fouillé dedans, et elle a lancé quelque chose vers la fenêtre : c'est monté tout droit, lentement, comme un flocon à l'envers, et c'est tombé dans les mains d'Achille.

Un sac de toile vide, avec une ficelle nouée à l'anse. Il sentait le savon et un peu la pluie.

Ursule, a dit la femme en repartant. Si tu as besoin de savoir comment on m'appelle.

Ce qu'on met dedans

Le soir suivant, Achille a posé le sac ouvert sur sa table de nuit, et il a attendu.

Le cauchemar est venu quand même. Le couloir, la porte, la chose oubliée. Achille s'est réveillé, le cœur au galop, exactement comme les autres nuits.

Alors il a pris le sac.

D'abord, il a essayé de pousser le rêve dedans avec les mains, ce qui ne veut rien dire du tout. Le sac est resté plat et vide.

Ensuite, il a eu une autre idée. Il a mis le sac tout près de sa bouche, et il a raconté. À voix très basse, pour ne réveiller personne.

— Il y avait un couloir. Il n'en finissait pas. Je cherchais une porte, et il fallait faire vite, et je ne sais même pas pourquoi.

Chaque phrase qu'il disait, la toile se gonflait un peu, comme un ballon très mou. Quand il n'a plus rien eu à dire, le sac était rond, tiède, et il pesait à peu près le poids d'un chat endormi.

Achille a serré la ficelle. Deux nœuds, bien serrés.

Il a posé le sac sur le bord de la fenêtre et il s'est recouché. Il tremblait encore un peu, mais autrement : comme après avoir couru, pas comme avant.

Un peu plus tard, dans son demi-sommeil, il a entendu gni, gni, gni.

Au matin, le sac n'était plus là. À sa place, il y avait le même sac, vide, plié en quatre, et qui sentait le savon.

L'envers du gris

La troisième nuit, Achille attendait à la fenêtre quand la charrette est arrivée.

— Qu'est-ce que vous en faites ? a-t-il demandé.

Ursule s'est arrêtée sous la gouttière.

— Je les emporte au lavoir, en bas du pré. Je défais la ficelle, je vide, je lave, et je retourne la toile. Parce que c'est ça, le secret : un cauchemar, à l'endroit, c'est laid. Mais à l'envers, c'est du gris. Un gris très doux, très épais, le plus beau gris qui existe.

— Et après ?

— Après, je couds. Je couds des morceaux ensemble, toute la nuit, et au matin je les monte là-haut. — Elle a montré le ciel avec sa main pleine de ficelles. — Tu sais, ces matins tout gris, tout calmes, où l'on dort comme une pierre et où personne n'a envie de se lever ? C'est mon ouvrage. C'est fait avec ce que les gens m'ont donné.

Achille a regardé le ciel. Puis le sac vide, dans sa main.

— Est-ce que ça va s'arrêter ? a-t-il demandé. Les cauchemars.

Ursule a repris les bras de sa charrette.

— Non, a-t-elle dit. Ça revient de temps en temps, toute la vie. Ce n'est pas mon travail, d'empêcher. Mon travail, c'est après.

Et elle est repartie, gni, gni, gni, jusqu'au coin de la rue.

Depuis, le sac de toile dort noué au barreau du lit d'Achille. Vide, prêt, à portée de main.

Il y a des nuits où il ne sert à rien du tout. Achille dort d'un bout à l'autre, et le matin il est étonné.

Il y a des nuits où il sert. Achille se réveille, tend le bras, raconte tout bas le couloir et la porte, serre la ficelle avec deux nœuds, pose le sac sur la fenêtre. Ensuite, il se recouche du côté chaud de l'oreiller.

Ces nuits-là, il s'endort en écoutant la rue, en attendant le bruit des roues sur les pavés.

Et le matin, souvent, le ciel est gris. Un gris doux, épais, tout neuf, tendu au-dessus des toits comme une grande couverture.

Un ciel sous lequel on peut dormir encore un peu.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Elle est écrite pour les 6-9 ans, et s'adresse aux enfants qui se réveillent la nuit après un mauvais rêve.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 7 à 8 minutes à voix haute, avec une fin très calme sous un ciel gris tout doux.

L'histoire fait-elle disparaître les cauchemars ?

Non, et elle le dit franchement : les cauchemars reviennent. Elle donne seulement un geste très simple à faire après, pour ne pas rester seul avec.

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