La première nuit chez Mamie
La voiture de ses parents a tourné au bout du chemin, et Faustine a fait un signe de la main jusqu'à ce qu'on ne voie plus rien du tout. Après, il n'est resté que le portail, les graviers, et Mamie Lucette en gilet vert.
— Bon, a dit Mamie Lucette. On a toute la soirée.
Faustine a sept ans, une valise à roulettes un peu trop petite et, dans cette valise, sa taie d'oreiller. La vraie. Celle de chez elle, avec le motif de fougères et la petite déchirure recousue au fil rouge.
C'est la première fois qu'elle dort ailleurs sans ses parents. Une nuit. Une seule. Elle l'a annoncé fièrement à toute la classe, et maintenant elle a un caillou dans la gorge.
La maison de Mamie Lucette sent le bois froid et les coings posés sur l'armoire. Ce n'est pas une mauvaise odeur. C'est seulement une odeur qui n'est pas la sienne.
Elles mangent des pommes de terre à la poêle. Le chat, Nougat, s'assoit exactement au milieu de la cuisine et regarde le mur, comme s'il attendait quelqu'un.
Puis la nuit arrive pour de bon, d'un seul coup, comme à la campagne. Et Faustine commence à écouter la maison.
Le tour des bruits
Le lit de la chambre du haut est haut : il faut grimper. Le drap est frais et sent la lavande sèche.
Mamie Lucette s'assoit au bord.
— Alors, dit-elle. Qu'est-ce qui t'inquiète ?
Faustine ouvre la bouche pour dire « rien », et c'est autre chose qui sort.
— Les bruits.
— Ah, dit Mamie Lucette. Ça, c'est du travail. Viens.
Elles ne se recouchent pas tout de suite. En chaussettes, avec la lampe de poche, elles font le tour de la maison, et Mamie Lucette fait les présentations. Un vrai inventaire, comme on en fait dans les greniers.
— Ce claquement, là-haut : c'est la girouette. Un coq en fer tout rouillé, qui tourne dès qu'il y a trois brins de vent. Écoute bien : il claque deux fois. Jamais trois.
Clac, clac. Deux fois.
— Ce grognement dans le mur : c'est le tuyau. Quand l'eau redescend, il fait glou et il râle. Il râle depuis que j'ai l'âge de tes parents.
— Et ce craquement, dans l'escalier ?
— La troisième marche. C'est le bois qui se repose. Le jour, on marche dessus ; la nuit, il reprend sa forme.
— Et là, dehors, cette sorte de soupir ?
— La chouette du hangar. Elle chasse les souris dans la paille. Tant qu'on l'entend, c'est que tout est parfaitement normal.
Elles remontent. Faustine se recouche et écoute.
Clac, clac : la girouette. Glou : le tuyau. Croc : la troisième marche. Hou : la chouette du hangar.
Ce ne sont plus des bruits. Ce sont des habitants. Ils ont un nom, ils ont un travail, et ils reviennent chacun à leur tour.
Faustine ferme les yeux. Elle s'applique à respirer lentement, comme quand on veut s'endormir très vite.
Et pourtant, au bout d'un moment, quelque chose lui monte du ventre — chaud, mouillé, complètement imprévu — et elle pleure.
Le fil
Mamie Lucette ne rallume pas la grande lumière. Elle vient s'asseoir par terre, le dos contre le lit, à hauteur d'oreille.
— Ils te manquent, dit-elle.
— Oui, dit Faustine dans sa taie d'oreiller.
— Bien sûr. Ce n'est pas une bêtise, ça. Ce n'est même pas un problème.
Faustine renifle.
— Ça pique quand même.
— Oui, dit Mamie Lucette. Manquer, ça pique. Tu sais pourquoi ?
— Non.
— Parce que c'est un fil. Quand on aime quelqu'un et qu'il est loin, il reste un fil entre vous deux. Cette nuit, le tien est tendu : il sort par la fenêtre, il traverse les champs, il suit la route et il va jusqu'à ta maison. Un fil tendu, ça tire un peu. C'est tout ce que tu sens.
Faustine réfléchit à ce fil qui passe au-dessus des betteraves, dans le noir.
— Et il ne casse pas ?
— Ils ne cassent jamais, dit Mamie Lucette. Le mien va jusqu'à ta maman depuis trente-neuf ans, et il tire encore certains soirs.
Elle dit ça sans tristesse, presque en riant.
Puis elle explique le programme de la nuit, calmement, comme on donne des consignes importantes. La porte restera ouverte grande comme une main. La petite lampe du couloir, celle en forme de coquille, restera allumée. Si Faustine se réveille, elle peut venir : la chambre de Mamie est juste derrière la cloison, et Mamie Lucette dort « d'une oreille et demie ».
— Et demain, dit-elle, tu leur raconteras au téléphone comment s'appellent tous mes bruits.
Nougat pousse la porte du museau. Il monte sur le lit sans demander, tourne trois fois, et se couche en travers des pieds de Faustine. Un poids tiède, lourd comme un sac de haricots posé au soleil.
— Il fait ça avec tout le monde ? demande Faustine.
— Il fait ça avec les gens qui restent, dit Mamie Lucette.
Elle se relève, embrasse Faustine sur le front, et laisse la porte grande comme une main.
Jusqu'au matin
Faustine s'installe sur le côté, la joue posée sur ses fougères recousues au fil rouge. Le lit ne sent plus l'inconnu ; il commence un peu à sentir elle.
Elle refait l'inventaire, pour vérifier. Clac, clac. Glou. Croc. Hou. Tout le monde est là, tout le monde travaille.
La lampe en coquille dessine un trait doré sur le plancher, un trait qui vient jusqu'au pied de son lit.
Le fil, lui, est tendu quelque part au-dessus des champs, et il tient bon.
Faustine ne dirait pas qu'elle n'a plus envie d'être chez elle. Elle en a encore envie. Mais elle a sommeil aussi, et le sommeil est plus lourd que l'envie.
Nougat ronronne contre ses chevilles, deux notes, toujours les mêmes.
Dehors, la girouette claque deux fois — jamais trois — et la première nuit chez Mamie s'en va tout doucement vers le matin.
Fin