La nuit avant le grand jour

Âge : 6-9 ans
Temps de lecture : ~ 6 minutes
Publié le :

Onze heures. La maison était couchée depuis longtemps, et Aliénor ne dormait toujours pas.

Sur la chaise, près de la fenêtre, sa robe attendait le lendemain. Dans le couloir, l'accordéon attendait aussi, dans son étui noir avec la poignée réparée à la ficelle.

Demain, à onze heures du matin, sur l'estrade de bois montée devant la mairie, Aliénor jouerait La valse du pont de planches. Trois minutes et vingt secondes de musique. Elle l'avait travaillée depuis Pâques. Elle la connaissait mieux que le chemin de l'école.

Le problème n'était pas la valse.

Le problème était dans sa poitrine. Quelque chose s'y était installé après le dîner, et cette chose-là remuait. Un animal, on aurait dit. Un animal avec des piquants, qui se retournait sans arrêt pour trouver sa place.

Aliénor compta les respirations. Elle compta les tuiles du toit d'en face, celles qu'on devine à la lueur de la lune. Elle retourna son oreiller du côté frais.

L'animal remuait toujours.

Alors elle repoussa la couverture et descendit l'escalier, en évitant la quatrième marche qui claque.

Le nom de l'animal

Dans la cuisine, la lampe du dessus de l'évier était allumée. Son grand-père Anicet était là, en gilet, devant un bol, à racler le fond d'un pot de miel avec une petite cuillère.

Il ne demanda pas ce qu'elle faisait debout. Il sortit un deuxième bol.

— Lait tiède, dit-il. Une cuillère de miel. C'est la seule chose que je sache faire à cette heure-ci.

Aliénor s'assit, les pieds sur la barre de la chaise. Le lait était juste à la bonne chaleur, celle qui ne brûle pas la lèvre.

— J'ai quelque chose dans la poitrine, dit-elle. Ça bouge.

Anicet hocha la tête, sans sourire, comme un médecin devant un cas connu.

— Ça s'appelle le trac, dit-il.

— Je sais que ça s'appelle le trac. Mais je n'aime pas ça. Ça donne envie de ne pas y aller.

— Bien sûr. C'est même à ça qu'on le reconnaît.

Il posa sa cuillère. Dehors, un chien aboya deux fois, très loin, puis renonça.

— Je vais te dire ce que c'est, dit Anicet. Le trac, c'est ton corps qui se prépare. Il ne sait pas faire la différence entre « demain je joue devant le village » et « demain je traverse une rivière un peu forte ». Alors il fait la même chose dans les deux cas : il fabrique de l'énergie et il la met à bouillir dans ta poitrine. C'est pour ça que ton cœur bat la chamade.

— La chamade ?

— Un vieux mot pour dire qu'il tape vite et fort, comme un tambour qui appelle. Ce n'est pas un signe que tu vas te tromper. C'est un signe que ça compte pour toi. Les choses qui ne comptent pas ne font jamais battre la chamade.

Aliénor tourna son bol entre ses mains.

— Et si mes doigts tremblent ?

— Ils trembleront peut-être un peu.

Elle leva les yeux, un peu vexée qu'il ne la rassure pas mieux que ça.

Ce que grand-père avait dans les mains

Anicet repoussa son bol et posa ses deux mains sur la toile cirée. De grandes mains sèches, avec un ongle plat, celui que l'accordéon a écrasé un jour de moisson.

— La première fois que j'ai joué là-bas, dit-il, j'avais douze ans. On m'avait mis sur la même estrade, à la même place. Mes mains tremblaient tellement que je regardais mes doigts comme s'ils étaient à quelqu'un d'autre.

— Et alors ?

— Alors j'ai fait une fausse note à la deuxième reprise. Un ré au lieu d'un si. Ça s'est entendu jusqu'au fond de la place.

Aliénor retint son souffle.

— Et ensuite ?

— Ensuite j'ai continué, parce que la valse continuait sans me demander mon avis. Et à la fin, Madame Fombelle est venue me dire qu'elle avait dansé pour la première fois depuis dix ans. Elle n'avait pas entendu mon ré. Personne ne l'avait entendu, sauf moi. Le public n'écoute pas comme nous : nous, on surveille nos doigts ; eux, ils écoutent la musique.

Il replia ses mains.

— Le trac ne s'en va pas, tu sais. Je l'ai encore, à soixante-douze ans, quand je joue à la fête. Il vient s'asseoir à côté de moi et il attend la première mesure. On n'apprend pas à s'en débarrasser. On apprend à le porter. Comme l'accordéon : c'est lourd, ça tire sur l'épaule, et on marche avec quand même.

La répétition sans bruit

— Remonte, dit Anicet. Et fais quelque chose pour moi, dans ton lit.

— Quoi ?

— Joue la valse. Sans accordéon, sans bruit. Les doigts sur la couverture. Tu verras : ta main connaît le chemin toute seule, et pendant qu'elle le fait, l'animal se calme.

Aliénor rinça son bol. Elle remonta l'escalier, en évitant encore la quatrième marche.

Dans son lit, la couverture était fraîche, puis elle devint tiède.

Elle posa la main gauche à plat, la droite en arrondi, comme sur les touches. Et elle commença.

Première mesure. Elle sentit le petit saut du poignet, celui qu'elle avait raté cent fois avant de le réussir.

Deuxième mesure. Le pouce qui passe dessous.

La valse avançait dans le noir, sans un son, juste avec le frottement de ses doigts sur le coton. Un… deux, trois. Un… deux, trois.

Elle entendit, en bas, le bruit du bol posé sur l'égouttoir. Puis le pas lent de son grand-père. Puis le clic de la lampe.

Un… deux, trois.

À la moitié de la valse, l'animal aux piquants s'était couché. Il était toujours là, quelque part sous ses côtes, mais roulé en boule, tranquille, comme un hérisson qui a trouvé son tas de feuilles.

Demain, il se réveillerait sur l'estrade, elle le savait. Demain, elle aurait les mains froides et la bouche sèche, et elle jouerait quand même, et son grand-père serait au troisième rang, avec ses grandes mains sur les genoux.

Un… deux, trois.

Ses doigts ralentirent sur la couverture. La dernière reprise s'étira, molle, un peu de travers.

Dans le couloir, l'accordéon dormait dans son étui noir. Quand on le pose, il pousse toujours un long soupir d'air par ses soufflets, comme quelqu'un qui s'installe pour la nuit.

Il l'avait poussé depuis longtemps.

Un… deux… trois…

Bonne nuit, Aliénor. La valse t'attend, et elle connaît le chemin.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Elle convient aux enfants de 6 à 9 ans, avant un spectacle, une audition, une récitation ou une compétition.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 8 minutes à voix haute, avec une fin très lente pour accompagner l'endormissement.

L'histoire fait-elle disparaître le trac ?

Non, volontairement. Le trac reste, mais il est nommé, expliqué et accompagné : on apprend à le porter, comme on porte un instrument un peu lourd.

Histoires similaires

Le chat du vétérinaire

⏱ 6 min

Galopin a une épine dans la patte et très peur de la salle d'attente. Heureusement, il y a Réglisse, le vieux chat gris…

Le grenier des quatre saisons

⏱ 6 min

Sous le toit de la maison de sa grand-tante, Aubépine découvre quatre malles : une par saison. Ce soir, avant que la nuit…

Le facteur des rêves en retard

⏱ 6 min

Cette nuit-là, la sacoche d'Aurèle, facteur des rêves, est bien trop lourde pour une seule tournée. Il faut choisir un itinéraire,…

Le grand départ des hirondelles

⏱ 5 min

C'est la nuit du départ vers le sud. Filoche est la plus petite hirondelle de la grange et craint de ne pas tenir le rythme.…