La fabrique des rêves oubliés

Âge : 6-9 ans
Thèmes : magie rêves
Temps de lecture : ~ 6 minutes
Publié le :

Vous êtes-vous déjà demandé où s'en vont les rêves qu'on ne se rappelle plus au réveil ? Margot, elle, se posait la question chaque matin. Elle attrapait parfois un bout d'image — une girafe à vélo, un gâteau grand comme une maison — puis tout s'effaçait, comme un dessin sur la buée d'une vitre.

Un soir de juillet, alors qu'elle n'arrivait pas à dormir, Margot entendit un petit tap-tap contre son carreau. Ce n'était pas la pluie. C'était un papillon de nuit, gris et duveteux, qui portait sur le dos un minuscule rouleau de papier. Margot ouvrit la fenêtre, déroula le message et lut, à la lumière de la lune :

« Mademoiselle, on vous attend à la fabrique. Suivez le papillon. Ne réveillez personne. »

Margot enfila ses chaussons, serra sa robe de chambre, et suivit le papillon le long du couloir, puis dans l'escalier qui montait au grenier. Là, derrière la vieille armoire, une porte qu'elle n'avait jamais vue s'ouvrait sur un escalier en colimaçon, éclairé par des lanternes pas plus grosses que des noisettes.

L'atelier sous les toits

En haut des marches, Margot découvrit un atelier immense, niché sous les toits de toute la ville. Des centaines de bocaux s'alignaient sur des étagères de bois sombre, et dans chaque bocal flottait une lueur : dorée, bleue, rose, argentée. Des lueurs qui bougeaient doucement, comme des poissons endormis.

— On ne touche à rien ! grommela une voix.

Un vieux monsieur sortit de derrière un établi. Il avait des sourcils en broussaille, un tablier couvert de poussière d'étoiles et des lunettes remontées sur le front. Il s'appelait Aristide, et il avait l'air fâché. Mais Margot remarqua que ses yeux, eux, souriaient un tout petit peu.

— C'est donc toi, Margot. Encore une qui oublie ses rêves ! Tu sais le travail que ça me donne ?

— Pardon, monsieur… Mais qu'est-ce que c'est, ici ?

Aristide soupira très fort, comme si la question était la plus fatigante du monde. Puis il gonfla la poitrine, parce qu'au fond, il adorait expliquer.

— Ici, c'est la fabrique des rêves oubliés. Chaque matin, quand un enfant se réveille et que son rêve lui échappe, le rêve ne disparaît pas. Il s'envole. Il monte, il monte, et il finit par se poser ici, tout froissé, tout emmêlé. Mon travail, c'est de le réparer.

Il conduisit Margot le long des établis. Sur le premier, un rêve était étalé comme un tissu de brume : on y voyait un cirque, mais les trapézistes avaient perdu leur trapèze. Aristide prit une aiguille fine comme un cil et recousit un fil d'argent dans le vide. Aussitôt, les trapézistes se remirent à voler.

— Tu vois, il faut être minutieux. Minutieux, ça veut dire qu'on fait très, très attention aux plus petits détails. Un rêve, c'est fragile comme une aile de papillon. Si je recouds de travers, l'enfant rêvera d'un cirque où les éléphants font du trapèze et où les trapézistes mangent du foin.

Margot pouffa. Aristide fronça les sourcils, mais le coin de sa moustache remonta.

Le bocal de Margot

Ils passèrent devant une machine à rouages de cuivre qui repassait les cauchemars pour les transformer en rêves rigolos, devant une fontaine où l'on rinçait les rêves poussiéreux, devant un fauteuil moelleux où un très vieux rêve de grand-mère attendait qu'on veuille bien le rêver encore une fois.

Puis Aristide s'arrêta devant une étagère et attrapa un bocal où tournoyait une lueur couleur de miel.

— Celui-là, c'est le tien. Tu l'as rêvé la semaine dernière et tu l'as oublié au réveil. Il est presque réparé, mais il lui manque une chose, et cette chose-là, je ne peux pas la fabriquer.

— Quoi donc ? demanda Margot.

— Le rire de celui qui l'a rêvé. Un rêve sans rire, c'est comme une soupe sans sel. Penche-toi.

Margot approcha son visage du bocal. Dedans, elle vit un jardin où les fleurs jouaient de la trompette, un chat qui dansait la valse avec un arrosoir, et une girafe — sa girafe à vélo ! Le vélo avait des roues en tranches d'orange. C'était si joli et si ridicule à la fois que Margot éclata d'un rire clair, un rire qui sentait bon le soir d'été.

Son rire glissa dans le bocal comme un ruban doré. La lueur de miel se mit à briller deux fois plus fort. Aristide hocha la tête, l'air bourru, mais il renifla un petit coup, comme les gens très émus qui font semblant d'avoir un rhume.

— Bon. C'est du bon travail. Tu feras une bonne apprentie, un jour, si tu apprends à te taire dans un atelier.

— C'est vrai ? Je pourrai revenir ?

— On verra, bougonna Aristide, ce qui, dans sa langue à lui, voulait dire oui de tout mon cœur.

Il dévissa le couvercle du bocal. Le rêve de miel s'éleva doucement, tourna deux fois autour de la tête de Margot, puis se blottit tout contre elle, comme un chaton invisible. Aristide expliqua qu'il resterait là, tout près, et qu'il reviendrait la visiter cette nuit même, entier, réparé, brillant.

— Maintenant, file. Les rêves n'aiment pas les enfants trop réveillés.

Le chemin du retour

Le papillon gris raccompagna Margot par l'escalier en colimaçon. Les lanternes-noisettes s'éteignaient une à une derrière elle, sans bruit.

Dans le grenier, tout était calme. La porte se referma derrière la vieille armoire, sans une plainte, comme si elle retenait son souffle.

Margot descendit l'escalier sur la pointe des pieds. La maison dormait. On n'entendait que le tic-tac de l'horloge, en bas, et le vent tiède qui froissait les feuilles du tilleul.

Elle se glissa sous sa couverture. Le tissu était frais, puis chaud, puis tout à fait doux.

Contre sa joue, elle sentit le rêve de miel s'installer. Il ronronnait presque.

Par la fenêtre, la lune veillait, ronde et tranquille. Quelque part sous les toits, Margot le savait, un vieil artisan bougon recousait des merveilles avec un fil d'argent.

Elle sourit dans le noir.

— À bientôt, Aristide, chuchota-t-elle.

Ses paupières devinrent lourdes, lourdes comme du velours.

Et cette nuit-là, la girafe à vélo revint la voir, avec ses roues en tranches d'orange, et Margot, en dormant, se souvint de tout, absolument tout, jusqu'au matin.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Cette histoire convient aux enfants de 6 à 9 ans, avec un vocabulaire un peu plus riche expliqué par le contexte.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 8 minutes à voix haute, le temps idéal pour glisser doucement vers le sommeil.

Cette histoire fait-elle peur ?

Non, aucune peur : seulement un atelier merveilleux, un artisan bougon mais très gentil, et une fin apaisante.

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