L'école des petites tempêtes
Tout en haut du ciel, au-dessus des montagnes, là où les nuages sont si épais qu'on peut marcher dessus, il existe une école pas comme les autres : l'école des petites tempêtes.
C'est Madame Ondée qui fait la classe. C'est un grand nuage gris perle, avec un chignon de brume et une voix de pluie d'avril. Chaque soir d'été, elle apprend à ses élèves le plus beau métier du ciel : devenir des pluies douces pour la nuit. Car pendant que les enfants dorment, il faut bien que quelqu'un arrose les jardins, remplisse les ruisseaux et fasse ce petit bruit tranquille sur les toits, ce chuintement que tout le monde aime écouter sous la couette.
Dans la classe, il y a Brouillasse, qui sait déjà tomber si finement qu'on la confond avec la rosée. Il y a Crachin, champion du ploc-ploc régulier. Il y a les jumelles Bruine et Rosée, toujours parfaitement synchronisées.
Et puis il y a Bourrasque.
Bourrasque est une petite tempête ébouriffée, avec des cheveux de nuage qui partent dans tous les sens et deux joues toujours gonflées de vent. Elle est gentille comme tout. Mais elle souffle trop fort. Toujours.
La pire élève du ciel
Quand Madame Ondée dit : « Exercice numéro un : arroser les salades du jardin sans réveiller l'escargot », Brouillasse dépose sa pluie comme un voile. Bourrasque, elle, retourne les salades, fait décoller trois arrosoirs et envoie l'escargot faire un vol plané jusque dans la brouette. (L'escargot, heureusement, atterrit toujours sur son coussin de coquille, et il commence à trouver ça amusant.)
Quand Madame Ondée dit : « Exercice numéro deux : le ploc-ploc sur les toits, en berceuse », Crachin joue une musique parfaite. Bourrasque, elle, fait claquer les volets, siffle dans les cheminées et réveille tous les chats du village.
— Bourrasque, soupire Madame Ondée, tu as un ouragan dans le cœur, ma petite. Il va falloir apprendre la douceur.
— Mais j'essaie ! proteste Bourrasque, et rien qu'en protestant, elle décoiffe toute la classe.
Les jumelles rigolent dans leur brume. Bourrasque baisse la tête. Ce soir, c'est l'examen des pluies de nuit : chaque élève devra endormir un village. Et Bourrasque le sait déjà : elle va tout rater. On ne confie pas un village endormi à une tempête qui éternue des rafales.
Le soir venu, Madame Ondée distribue les villages. Brouillasse aura le hameau de la colline. Crachin, le port et ses bateaux. Les jumelles, les fermes de la vallée.
— Et moi ? demande Bourrasque, tout bas, ce qui chez elle fait quand même trembler deux ou trois girouettes.
Madame Ondée la regarde longuement. Puis elle sourit, de son sourire gris perle.
— Toi, tu viens avec moi. J'ai un village spécial pour toi.
Le village qui n'arrivait pas à dormir
Elles glissent toutes les deux au-dessus des montagnes, jusqu'à un petit village blotti au bord des champs de blé. Madame Ondée se penche.
— Regarde. Écoute.
Bourrasque regarde. Dans le village, les fenêtres sont encore allumées. Les enfants se tournent et se retournent dans leurs lits. L'air est lourd, immobile, chaud comme une soupe oubliée sur le feu. Pas un souffle. Les rideaux pendent, tout tristes. Même les chiens halètent sur le pas des portes.
— Ce village étouffe, dit Madame Ondée. Il a eu trop de soleil aujourd'hui. La pluie douce ne suffira pas : avant de dormir, il a besoin d'air. Il a besoin de quelqu'un qui sache souffler.
Bourrasque écarquille ses yeux gris.
— Quelqu'un qui… Moi ?
— Toi. Mais attention : pas ton grand souffle d'exercice, celui qui retourne les salades. Ton souffle de vraie tempête, celui que tu caches tout au fond. Une tempête, ma petite, ce n'est pas quelqu'un qui souffle fort. C'est quelqu'un qui a beaucoup, beaucoup de souffle. À toi de choisir comment le donner : d'un coup, ou tout doucement, longtemps, comme on prête une couverture.
Bourrasque réfléchit. Elle pense à son ouragan intérieur, ce gros vent qui pousse toujours pour sortir en entier. Et si, au lieu de le lâcher d'un coup… elle le laissait filer par un tout petit passage, comme quand on souffle sur une soupe trop chaude ?
Elle gonfle ses joues. Elle arrondit les lèvres. Et elle souffle, longuement, le plus finement du monde.
Une brise. Une vraie brise tiède et légère se met à couler sur le village, comme un ruisseau d'air. Les rideaux se soulèvent et respirent. Les chiens ferment les yeux de bonheur. Les feuilles des tilleuls se mettent à chuchoter, chhh, chhh, et dans les chambres, les enfants soupirent d'aise et remontent leurs draps légers.
— Continue, murmure Madame Ondée. Tu tiens ta note. Je m'occupe du reste.
Alors, pendant que Bourrasque souffle sa brise interminable — car une tempête a du souffle pour toute une nuit —, Madame Ondée déplie sa pluie fine. Les deux musiques se mélangent : le chuchotis des feuilles, le ploc-ploc léger sur les tuiles.
Une à une, les fenêtres s'éteignent.
Le village entier glisse dans le sommeil, frais et content, comme un enfant qu'on vient de border.
— Examen réussi, chuchote Madame Ondée. Et même mieux que réussi. Les autres savent faire la pluie. Toi, tu sais faire le soir d'été. C'est un talent très rare, Bourrasque.
Bourrasque rougit, ce qui chez une tempête fait un tout petit éclair rose, là-haut, que personne ne remarque.
Maintenant, la nuit est tout à fait tombée.
Sur le chemin du retour, Bourrasque souffle encore, par habitude, tout doucement. Elle berce les blés. Elle caresse les toits.
En bas, dans le dernier lit du dernier village, un enfant écoute la brise dans les feuilles et la pluie fine sur les tuiles.
Il ne sait pas qu'une petite tempête ébouriffée veille sur lui, là-haut, avec un ouragan de tendresse dans le cœur.
Il sait juste que l'air est doux, que la nuit sent la pluie, et que ses yeux se ferment tout seuls.
Chhh, chuchotent les feuilles.
Ploc, ploc, répond la pluie.
Et tout le monde dort.
Fin