La bibliothécaire des songes

Âge : 6-9 ans
Thèmes : magie rêves
Temps de lecture : ~ 6 minutes
Publié le :

RÈGLEMENT DE LA BIBLIOTHÈQUE DES SONGES. Article 1 : chaque dormeur peut emprunter un rêve à la fois. Article 2 : tout rêve doit être rendu avant sept nuits. Article 3 : on ne plie pas le coin des rêves. Article 4 : les retards seront punis d'une amende.

Gustave connaissait le règlement par cœur. Il était affiché en lettres d'argent à l'entrée de la bibliothèque des songes, ce grand bâtiment rond où l'on n'entre qu'en pyjama, par la porte qui se cache derrière le premier bâillement du soir.

Car dans la ville de Gustave, on n'invente pas ses rêves soi-même, ou pas toujours. Quand on veut un rêve spécial — un rêve de pirates gentils, un rêve de crêpes volantes, un rêve où l'on sait parler aux chevaux —, on va l'emprunter à la bibliothèque. La bibliothécaire s'appelle Madame Séraphine. Elle porte des lunettes en demi-lunes, un chignon piqué de deux plumes d'oie, et elle dit « chhht » plus joliment que personne : chez elle, le chhht ressemble à une vague qui s'étale sur le sable.

Or, ce soir-là, Gustave poussa la porte de la bibliothèque en marchant tout doucement, tout courbé, comme quelqu'un qui voudrait devenir invisible.

Dans ses bras, il portait un rêve en retard. Très en retard. Un rêve emprunté depuis DOUZE nuits.

Douze nuits de retard

Le rêve en question était rangé dans son coffret de verre, comme tous les rêves de la bibliothèque. C'était un rêve de dragon — le fameux Rêve du dragon qui faisait griller des tartines avec son souffle, l'un des plus demandés du rayon Aventures douillettes. À travers le verre, on voyait le dragon assoupi, roulé en boule autour de son pot de confiture.

Gustave posa le coffret sur le grand bureau de bois ciré, et il attendit, les oreilles rouges.

Madame Séraphine leva les yeux de son registre. Elle regarda Gustave. Elle regarda le coffret. Elle regarda le calendrier des lunes accroché au mur. Puis elle ouvrit le registre à la page des retards, une page que presque personne n'avait jamais vue, et elle dit de sa voix de papier doux :

— Gustave. Douze nuits. C'est un retard considérable. Considérable, jeune homme : cela veut dire si grand qu'on doit s'asseoir pour y penser.

— Je suis désolé, madame Séraphine, bafouilla Gustave. C'est que… le dragon était si confortable. Chaque soir je me disais : encore une nuit, une seule, et après je le rends. Et les nuits se sont… empilées.

— Les nuits font toujours cela, dit gravement la bibliothécaire. Elles s'empilent. C'est leur métier. Mais pense aux autres dormeurs, Gustave. La petite Augustine attend ce rêve depuis mardi. Elle a dû emprunter le Rêve de la soupe de nouilles à la place. Deux fois.

Gustave baissa la tête. Il se sentait lourd comme un dictionnaire.

— Alors… il y a une amende ? demanda-t-il tout bas. Article 4 ?

— Article 4, confirma Madame Séraphine.

Elle se leva, contourna le bureau, et frappa trois petits coups dans ses mains. Aussitôt, dans toute la bibliothèque, les lampes baissèrent d'un cran, et des dormeurs en pyjama sortirent de derrière les rayonnages : des enfants, des grands-pères, une dame avec des bigoudis, un bébé porté par sa maman. Ils s'assirent en rond sur les gros coussins du coin lecture, l'air de savoir exactement ce qui allait se passer.

— L'amende de la bibliothèque des songes, annonça Madame Séraphine, est la suivante : tout rêve rendu en retard doit être raconté à voix haute. En entier. Avec les détails. Car un rêve gardé douze nuits pour soi tout seul, cela fait douze nuits de rêve que tu dois aux autres.

L'amende de Gustave

Gustave regarda le cercle de dormeurs. Son cœur fit un petit galop. Raconter, lui ? Devant tout le monde ?

Mais la dame aux bigoudis lui fit un clin d'œil. Le bébé bâilla d'encouragement. Alors Gustave s'assit sur le coussin du milieu, respira un grand coup, et commença.

— Alors voilà. Dans mon rêve, il y a un dragon. Mais pas un dragon qui fait peur : un dragon en pantoufles. Le matin, il descend dans sa cuisine, il coince des tartines entre ses griffes, et il souffle dessus, fffff, tout doucement, pour les faire griller exactement comme il faut. Pas trop. Juste doré.

— Et la confiture ? demanda une petite voix.

— J'y viens ! La confiture, c'est de la confiture de nuages. Le dragon la ramasse lui-même, le dimanche, avec une cuillère longue comme un toboggan…

Et Gustave raconta. Plus il racontait, plus les mots venaient tout seuls, et plus il découvrait qu'il connaissait son rêve par cœur — douze nuits, tout de même. Il fit la voix du dragon, une grosse voix ronde et enrouée. Il raconta l'odeur des tartines, le fauteuil en écailles moelleuses, la fois où le dragon avait éternué et grillé quarante tartines d'un coup, et qu'il avait fallu inviter tout le quartier au goûter.

Les dormeurs riaient sans bruit, de ce rire du soir qui secoue doucement les épaules. La petite Augustine, arrivée entre-temps en pyjama à pois, écoutait bouche ouverte, son coffret de soupe de nouilles oublié sur les genoux.

Quand Gustave prononça la dernière phrase — « et le dragon s'endort chaque soir en serrant son pot de confiture, voilà, c'est fini » —, il y eut un silence de plumes.

Puis Madame Séraphine dit, tout doucement :

— Amende payée, Gustave. Et je dois te dire une chose : raconté par toi, ce rêve est encore meilleur qu'en coffret.

Elle tendit le rêve du dragon à Augustine, qui le serra contre elle comme un trésor tiède.

Il était tard, maintenant. La bibliothèque baissait ses lumières une à une.

Les dormeurs regagnaient les rayonnages en traînant leurs chaussons, en bâillant les uns après les autres, car les bâillements, dans une bibliothèque, se prêtent aussi.

Madame Séraphine raccompagna Gustave jusqu'à la porte du premier bâillement.

— File dormir, jeune conteur. Et reviens en retard quand tu veux, chuchota-t-elle, avant d'ajouter très vite : je n'ai jamais dit cela. Article 5 : la bibliothécaire ne dit jamais cela.

Gustave rentra chez lui par les rues endormies, sous les réverbères doux.

Il se glissa dans son lit sans coffret, sans dragon, sans rien.

Enfin… presque rien.

Car en fermant les yeux, il sentit une odeur de tartine grillée, et une grosse voix ronde et enrouée murmura, quelque part au fond de sa tête : « Un rêve raconté, petit, ça reste pour toujours. »

Gustave sourit sur son oreiller.

Fffff, soufflait le dragon, tout doucement, tout doucement.

Et Gustave s'endormit, exactement comme il faut. Pas trop. Juste doré.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Cette histoire pleine d'humour tendre convient aux enfants de 6 à 9 ans.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 8 minutes à voix haute, avec une fin toute calme pour accompagner l'endormissement.

Qu'est-ce que la bibliothèque des songes ?

Un lieu imaginaire où l'on emprunte des rêves comme des livres, avec un règlement très sérieux et très rigolo à la fois.

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