L'atelier des bruits de la nuit

Âge : 6-9 ans
Thèmes : magie nature
Temps de lecture : ~ 6 minutes
Publié le :

L'atelier se trouve sous les toits, tout en haut de la maison la plus étroite du village. On y monte par un escalier de bois qui compte vingt-deux marches, et la dix-septième chante quand on pose le pied dessus. Ce n'est pas un défaut. C'est un échantillon.

Car ici, on fabrique les bruits de la nuit.

Fantine y est apprentie depuis onze semaines. Elle porte un tablier à grandes poches et, dans ses poches, des rouleaux de ficelle, trois cuillères en bois et un carnet où elle note tout ce qu'elle entend. Son maître s'appelle Monsieur Bourdon. Il a des sourcils comme deux petites brosses grises, et une oreille si fine qu'il entend une miette tomber de l'autre côté d'une porte.

Ce soir-là, il attendait Fantine au milieu de l'atelier, les mains derrière le dos.

— Onze semaines, dit-il. Il est temps que tu fabriques ton premier bruit.

La visite des étagères

Avant de comprendre ce qui l'attendait, Fantine fit ce qu'elle faisait chaque soir : le tour des étagères, pour vérifier que tout était en ordre.

Sur la première étagère dormaient les craquements. Ce sont les plus vieux bruits de l'atelier, et les plus demandés. Monsieur Bourdon les fabrique avec des chevilles de chêne qu'il laisse sécher sept ans, puis qu'il tord d'un quart de tour, à peine. Toc. Un craquement de plancher, celui qui arrive quand la maison se repose de sa journée.

Sur la deuxième étagère, les bruits de vent. Il y a le vent qui pousse les rideaux — celui-là se fabrique avec un morceau de voile de bateau et un soupir gardé dans un bocal — et le vent qui frotte les branches contre le mur, un peu plus rugueux, réservé aux maisons qui ont un arbre.

Sur la troisième étagère, les bruits d'eau : la gouttière qui goutte, ploc, la pluie sur les tuiles, et le tout petit gargouillis des tuyaux quand quelqu'un boit un verre d'eau à l'étage du dessous.

Et sur la quatrième, la préférée de Fantine, les ronronnements. Le chat, bien sûr. Mais aussi le radiateur, qui est un chat en fonte : il se met en marche vers dix heures, avec un tic, puis un long frisson tiède, tttrrrr, comme s'il s'installait.

Fantine passa la main devant chaque bruit pour vérifier qu'il respirait bien. Puis elle revint vers son maître.

— Tout est en ordre, dit-elle. Aucun bruit n'est enroué.

— Alors écoute-moi, dit Monsieur Bourdon.

Le défi

Il sortit de sa poche une fiche de carton, comme celles qui arrivent chaque soir par la fente de la porte.

— Un garçon du village voisin. Il s'appelle Anatole. Sept ans. Il n'aime pas le noir de sa chambre. On lui a envoyé le craquement de plancher : il l'a trouvé trop sec. On lui a envoyé le vent dans les rideaux : il a dit que ça faisait « quelqu'un qui bouge ». On lui a envoyé le radiateur : il dort dans une chambre sans radiateur.

— Alors il n'y a plus rien sur les étagères, dit Fantine.

— Non, dit Monsieur Bourdon. C'est pour cela que tu vas en fabriquer un nouveau. Un bruit qui n'existe pas encore. Tu as jusqu'à ce que la lune touche la lucarne.

Fantine s'assit sur son tabouret. Elle ouvrit son carnet à la première page blanche, et elle resta longtemps devant, la cuillère en bois entre les doigts.

Elle essaya d'abord un bruit de cloche, tout petit, avec un dé à coudre : trop clair, ça réveillait. Elle essaya un roulement de billes dans une boîte : joli, mais on cherchait toujours d'où ça venait. Elle essaya un frottement de brosse sur du carton, pour imiter la mer : trop loin. Une mer, dans une chambre, ça ne tient pas compagnie.

C'était bien le mot difficile de la soirée : compagnie. Fantine l'écrivit dans son carnet et le regarda un moment. Tenir compagnie. Voilà ce que faisaient tous les bruits des étagères, en vérité. Le plancher craque parce que la maison est là. Le radiateur ronronne parce que quelqu'un a allumé le chauffage avant de se coucher.

Alors Fantine comprit ce qui manquait à Anatole. Pas un bruit de maison. Un bruit de quelqu'un.

Le bruit qui n'existait pas

Elle travailla vite, maintenant, comme quand on sait où l'on va.

Elle prit un vieux livre à la couverture molle. Elle prit un ruban de soie. Elle prit une pincée de silence — Monsieur Bourdon en garde toujours une petite réserve dans un pot en verre, car sans silence autour, un bruit ne s'entend pas.

Puis elle glissa le ruban entre deux pages, et elle tourna la page.

Frrrr… flap.

Le bruit d'une page qu'on tourne dans la pièce d'à côté.

Fantine le refit. Frrrr… flap. Un petit temps. Frrrr… flap. Ce n'était pas un bruit qui vous regarde ; c'était un bruit occupé ailleurs. Un bruit qui dit : je suis là, je lis, je ne dors pas encore, tu peux t'endormir tranquille.

Monsieur Bourdon ne dit rien pendant un long moment. Ses deux sourcils remontèrent d'un millimètre, ce qui, chez lui, veut dire beaucoup.

— Comment veux-tu l'appeler ? demanda-t-il enfin.

— La page d'à côté, dit Fantine.

Ils l'emballèrent dans du papier de soie et le confièrent au courant d'air de la lucarne, qui livre toujours avant minuit.

Dans le village voisin, Anatole était couché depuis un moment, les yeux ouverts sur le plafond, à écouter le grand rien de sa chambre.

Et puis, derrière la porte entrouverte, il entendit : frrrr… flap.

Anatole tourna la tête. Il connaissait ce bruit. C'était sa mère, dans le couloir, avec son livre sur les genoux, celle qui lit toujours trois pages avant de dormir.

Frrrr… flap.

Il n'y avait rien à surveiller. Il n'y avait personne à attendre. Quelqu'un veillait juste à côté, tranquillement, en tournant ses pages.

Anatole ramena la couverture sous son menton. Ses paupières devinrent lourdes comme des rideaux.

Frrrr… flap.

Sous les toits de la maison la plus étroite du village, Monsieur Bourdon souffla la lampe. Fantine rangea sa cuillère en bois dans sa poche, descendit les vingt-deux marches, et fit exprès d'appuyer sur la dix-septième, pour le plaisir.

L'atelier resta dans le noir, à écouter le monde s'endormir.

Une page tourna, très loin.

Frrrr… flap. Bonne nuit.

Fin

Questions fréquentes

Pour quel âge cette histoire est-elle adaptée ?

Cette petite visite d'atelier, avec son défi à résoudre, convient aux enfants de 6 à 9 ans.

Combien de temps dure la lecture ?

Environ 8 minutes à voix haute, avec un dernier paragraphe très calme pour accompagner l'endormissement.

L'histoire parle-t-elle de la peur du noir ?

Oui, tout en douceur : elle explique que les bruits de la nuit sont fabriqués pour tenir compagnie, jamais pour inquiéter.

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